Réflexions d’un syndiqué "de base"

, par  Emancipation 83

Lettre aux dirigeants nationaux du SNES

Nous publions ci-dessous la lettre d’un syndiqué du SNES expliquant son départ de cette organisation. Notre revue considère qu’il est indispensable que le syndicalisme soit fort, et aussi que les personnels doivent se réapproprier leurs organisations. Nous appelons donc les personnels à se syndiquer, quelque soit leur choix d’organisation. Il nous a semblé que ce courrier exprimait des interrogations pertinentes sur la situation syndicale dans l’éducation, et que ses analyses recoupaient celles de beaucoup de militants syndicaux.

Aux dirigeants nationaux du SNES,

Messieurs, je ne renouvellerai pas ma cotisation syndicale au SNES pour la première fois depuis 12 ans (alors que je m’étais syndiqué même lors de mon service militaire).
Ce n’est pas sans une intense réflexion et une pointe d’amertume que je quitte ce syndicat. Quelles en sont les raisons ? Le travail des élus locaux du SNES au quotidien est formidable : pour l’établissement, pour les collègues en difficulté, pour les informations, pour les mutations… Le responsable SNES de mon établissement est très actif, très à l’écoute, ce qui m’a fait repousser ma décision. Alors, est-ce de l’ingratitude ?
Mon trouble remonte aux grèves très dures de 2003 : on a fait grève six semaines durant, avec blocage du lycée de Brignoles, manifestations, réunions, assemblée générale, tractage auprès des parents… Mais lorsque le BAC est arrivé, alors que nous étions prêts à aller plus loin, on s’est senti lâché en pleine campagne par la direction nationale du SNES : les "gentils profs" allaient rentrer calmement dans leurs lycées car nous sommes des gens raisonnables. On est effectivement rentré "la queue entre les jambes" bien dociles mais avec des ponctions de salaire importantes ! On a perdu la bataille mais bien plus encore : la confiance envers nos leaders syndicaux nationaux commençait à se lézarder, avec le sentiment que la direction nationale était déconnectée de sa base.
Alors oui, vous allez me dire que nous sommes des professionnels responsables, qu’on doit faire réussir ses élèves, qu’on ne doit pas les prendre "en otage", terme favori du gouvernement. C’est vrai mais c’est ce raisonnement qu’utilise en permanence le gouvernement pour détruire nos statuts, nos conditions de travail, notre école car on fait toujours ce qu’on peut malgré tout, pour nos élèves. Alors le SNES négocie pour retarder la dégradation mais au final, on ne fait bien que la retarder. La ficelle est grosse : on annonce 30000 suppressions de postes, on négocie, on tombe à 15000 (ce qui était prévu au départ) et on a gagné ? Non, on a perdu 15000 postes.
Malgré cela, je suis resté au SNES et je suis même reparti dans les manifestations (à mon étonnement). Alors pourquoi partir maintenant ? Il y a deux facteurs :
- les grèves de 2008-2009
- la mastérisation des enseignants.

Durant l’hiver 2008-2009, les grèves ont été dures, très bien suivies : on était de nouveau "chaud bouillant". Et alors ? Rien ! Des appels de plus en plus espacés (de mars à mai !) : la pression est retombée et la lutte, pour moi, s’est arrêtée, à la grande satisfaction du gouvernement, alors que les suppressions de postes deviennent insoutenables, que la pression au travail, du coup, augmente, que la réforme du lycée n’augure rien de bon.

La mastérisation est apparemment une vieille revendication du SNES. Je ne suis pas en accord avec cela. Je suis un fils d’ouvrier : rester cinq ans en université aurait été pour moi presque impossible financièrement ! Malgré vos intentions louables de qualité et d’excellence, y avez-vous songé ? J’aurais préféré que le concours donne le titre de master 1 et la titularisation après l’année de stage telle que je l’ai connue, le titre de master 2. Sur ce point, il y a donc désaccord mais l’abstention du SNES lors de la CTPM qui a décidé cela, m’a choqué et m’a encore éloigné du SNES. En effet, le gouvernement en a profité car l’année de stage passe "à l’as" : on ne donnera plus que 3000 euros en master 2 puis on effectuera 18 heures sans presque aucune formation. Le SNES se bat contre cela mais c’est trop tard et c’est toujours la même histoire : à force de négocier pour conserver quelques miettes (et le SNES est arrivé à en conserver quelques-unes), on va finir par arriver là où les gouvernements libéraux veulent arriver : moins d’enseignants mais sur plusieurs matières, dans plusieurs établissements avec un DRH comme supérieur, sans possibilité de muter sauf avec un bon CV et après entretien d’embauche…
L’écart se creuse entre vous et nous, la base. Je suis effectivement pour un syndicalisme de combat avec création d’un rapport de force car en face de nous, c’est brutal, c’est dur et si on croit encore à l’école, il faut la défendre. C’est ce que fait le SNES mais pas de la bonne manière, à mon très humble avis de militant de base. Alors, je n’abandonne pas, je change de syndicat car je considère quand même que c’est la seule façon de combattre, même si je ne me berce pas d’illusions. J’en ai marre qu’on nous dise qu’il faut être pragmatique, qu’on a réussi à négocier quelques petites "choses", toujours à la marge, je pense toujours que la lutte peut retourner la logique actuelle comme en 1936 !
Je remercie tous les élus locaux du SNES pour leur travail et leur dévouement, je vous remercie également pour votre action même si je suis en désaccord sur la méthode mais le mal est profond : tel le militant politique de base qui se dit que les dirigeants politiques sont déconnectés de leurs préoccupations, le militant syndicaliste de base se dit la même chose de sa direction nationale.

Christian Giana,
Lycée Janetti (83),
syndiqué SNES depuis 1997

(article publié dans le n°6 de la revue L’Émancipation)

Navigation

Brèves Toutes les brèves