Pour en finir avec les violences faites au femmes !

, par  Emancipation 83

A l’approche de la journée du 8 mars, journée de lutte pour les droits des femmes, nous publions ci-dessous et en pièce jointe un article de Josette Boisgibault. Il reprend le texte de son intervention à la Semaine de l’Émancipation tenue à Rians en juillet 2009 (voir la rubrique correspondante).
Signalons par ailleurs que la CADAC de Draguignan, dont Josette est une des animatrices, organise comme chaque année une initiative le 8 mars, vous pouvez avoir plus d’infos à ce sujet à cet endroit.

Pour en finir avec
les violences envers les femmes

Josette Boisgibault, Présidente de la CADAC (1) – Droits des Femmes de Draguignan, membre du Planning Familial, est venue présenter à la Semaine annuelle de débats d’Emancipation Tendance Syndicale, le 11 Juillet dernier à Rians (83), les tenants et les aboutissants de l’action – ou de l’inaction - publique face aux violences faites aux femmes. Bilan et préconisations.

On pourrait croire que la lutte contre les violences faites aux femmes n’est pas récente puisque cela dure depuis des lustres. Ce n’est pourtant que vers le milieu des années 80 que des lois ont commencé à être votées afin d’assurer un début de sécurité pour les femmes grâce à l’action des féministes et d’Yvette Roudy, ministre des Droits des Femmes. Des lois punissant les auteurs de violences, de harcèlement sont adoptées mais il faudra plus d’une décennie pour les faire appliquer ! Aujourd’hui encore certains tribunaux traînent les pieds. Les médias ont été très lents à se réveiller.

Pourquoi ces atermoiements ?
Pourquoi ces refus, ces freins ? Il fallait d’abord faire admettre que le machisme n’était pas supportable et le faire admettre par beaucoup de femmes et quelques hommes. En effet, une lutte n’aboutit pas tant qu’elle n’est pas comprise par une majorité. Même si quelques hommes politiques ont rapidement pris conscience du problème, ils sont restés longtemps minoritaires, y compris dans les partis et organisations de gauche ! Les outils pour retourner les opinions majoritaires se sont mis peu à peu en place avec énormément de difficulté, tant il est difficile de ramer à contre-courant…
Il fallait ensuite démontrer que les femmes étaient des victimes et non des coupables ; certaines féministes (autour d’Elisabeth Badinter ) refusent ce qu’elles ont appelé la "victimisation" au nom d’un féminisme que je qualifierais de "bourgeois" dans la mesure où il ne tient pas compte de la situation des femmes battues, violées, tuées, niées en tant que personnes, mais préconise de s’intéresser davantage à celles qui réussissent à s’imposer dans un monde d’hommes et de cesser de lutter contre la domination masculine qui ne serait plus de mise aujourd’hui !
Enfin, il fallait faire savoir que cette violence traversait toutes les couches de la société et que même dans les rangs de la gauche y compris contestataire, des femmes étaient insultées, frappées par leur compagnon. Cela a pris beaucoup de temps. Les mentalités n’étaient pas prêtes à reconnaître cette tare.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Et maintenant ? Les violences et abus sexistes en tous genres tuent davantage de femmes et de fillettes que tout autre type de violation des droits de la personne humaine (2). Au sein de ces violences, il faut considérer différents aspects.
En ce qui concerne les violences dans l’espace public, les viols, les agressions sexuelles sont plus souvent menées à l’encontre des femmes ou des fillettes. Le nombre d’hommes victimes est de l’ordre de 1,6%. Les femmes ne sont pas encore en sécurité dans la rue. Les viols collectifs (tournantes) ont montré que chez les jeunes, l’image des filles est complètement dévalorisée et que, pour eux, elles ne sont qu’un jouet. On profite de la fragilité de certaines pour en abuser : le 4 juillet dernier le Dr Cosculuella a été condamné à 12 ans de prison pour avoir profité de son statut médical pour violer plusieurs de ses clientes ! C’est une victoire : il aura fallu 12 ans pour qu’aboutisse ce procès et il va y avoir appel ! Et il y aurait de quoi remplir une bibliothèque si l’on faisait le compte des effets du sexisme dans l’espace public : harcèlement sexuel au travail, insultes sexistes en tous lieux, ou encore, dans un autre registre, la prostitution.
Les violences dans l’espace privé sont encore plus courantes. Bien que les crimes "passionnels" ne soient pas pris en compte dans les chiffres cités sur les violences, chacun-e sait qu’une femme meurt environ tous les deux jours, en France, sous les coups de son compagnon. On vient seulement d’obtenir, en juin dernier, une campagne télévisée contre les violences conjugales alors que les victimes chaque année sont plus nombreuses que celles, hommes et femmes confondus, des accidents de la route contre lesquels on mène depuis des années des actions d’information et de répression (qui rapportent au gouvernement des subsides non négligeables). Là encore, il aura fallu des années avant que les médias ne dénoncent ce fléau qui met en cause non pas les hommes mais le système de domination masculine en usage depuis des siècles. La mort de Marie Trintignant tuée par son compagnon Bertrand Cantat a créé un électrochoc dans l’opinion publique en raison de leur notoriété et démontré l’ampleur du problème ; mais les vieux démons ont la vie dure et rien n’est réglé, tout reste à faire ! Il suffit de voir comment Orelsan, le chanteur d’un groupe sans véritable intérêt artistique, s’est permis de traiter les femmes dans ses chansons. Appel au meurtre dans la chanson "Suce ma bite pour la St Valentin" où il ose dire : "Mais ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintignaner !". Je ne citerai que celle là mais il y a pire ! La mobilisation des féministes l’a fait rayer de nombreux programmes de festivals où il était attendu, à commencer par les Francofolies de La Rochelle. La mairie de Paris a fait retirer tous ses albums des médiathèques… Là encore, il y a débat avec ceux qui défendent le droit à l’expression culturelle (la LDH avec laquelle nous menons souvent des actions communes) : pas de censure ! Mais peut-on tolérer les appels au meurtre au nom de ce droit ? Sûrement pas.
Il faut aussi savoir que plus des deux tiers des affaires jugées aux assises sont des affaires de viols et d’inceste sur des fillettes qui ne se décident souvent à le dire qu’arrivées à l’âge adulte. Nous devons être constamment sur la défensive.
Enfin il ne peut être question de violences envers les femmes si on oublie celles qui sont opprimées par des pratiques religieuses misogynes ou plus communément des coutumes archaïques. Cela va des mutilations sexuelles au crime d’honneur en passant par les mariages forcés. Là aussi il y aurait de quoi alimenter plusieurs soirées de réflexion ! Il faut dire cependant que notre pays abrite ce type de pratiques et qu’il a fallu se battre pour les interdire sur notre territoire. Les accords passés avec certains pays du Maghreb limitent cependant les lois de la république, ce qui pose des problèmes dans la protection des femmes maghrébines. Benoîte Groult a raison lorsqu’elle dit : "le féminisme n’a jamais tué personne alors que le machisme tue tous les jours" et pourtant… Le féminisme fait peur aux hommes qui se croient pourtant si braves !!!

Le prix de cette violence
Combien coûte ces violences aux femmes qui en sont victimes en termes de souffrances ? Combien coûtent-elles à la société en termes de dégradation du lien social ? Combien coûtent-elles en termes de régression de la libération des femmes et d’affirmation de la domination masculine ? Et savez-vous ce qu’elles coûtent au contribuable ? Entre les incapacités totales ou partielles de travail, les maisons d’hébergement, les consultations d’avocats, les formations professionnelles, les honoraires médicaux et ou de psy, les hospitalisations, les congés maladie, les numéros verts de réponse aux victimes, les salaires des travailleurs sociaux, des policiers, des magistrats, les subventions aux associations, les déménagements, les médicaments… Liste non exhaustive ! Le GRESGE, Institut de recherche lillois, estime à partir d’une étude faite en 2004 que les seules violences conjugales coûtent à minima 1 milliard d’euros par an ! Les réponses sont parcellaires : Plan triennal, lois incomplètes, campagnes timides, "grande cause nationale". Paroles, paroles.
Les organisations féministes se mobilisent mais dans le contexte actuel de crise générale, elles peinent à se faire entendre ; ce problème fondamental a tendance à être considéré comme secondaire …

Alors que faire ?
Pourtant plusieurs mesures peuvent remédier à cette situation. Par exemple :
- des actions d’information et d’éducation en milieu scolaire et jeunes adultes sur les thèmes des relations garçons/filles, du respect de soi et des autres, de la valorisation personnelle
- l’instauration de l’obligation de soins pour tous les hommes condamnés pour faits de violences envers les femmes ou les enfants
- la formation des enseignants au dépistage et à l’accompagnement des enfants victimes d’abus sexuels
- la formation des travailleurs sociaux et des personnels de police et de gendarmerie à l’accueil des femmes et des enfants victimes de violences
- l’augmentation du nombre de permanences d’accueil pour les femmes victimes de violences
- des centres d’accueil d’urgence pour les femmes et les enfants chassés du domicile familial
- un réseau d’aide aux jeunes filles menacées de mariage contraint
- enfin et surtout une loi-cadre, dotée de moyens financiers, permettant de mettre en œuvre une politique cohérente de lutte contre les violences faites aux femmes. Les organisations féministes regroupées autour du Collectif National pour les Droits des Femmes (CNDF) tentent de faire en sorte qu’une telle proposition de loi, déposée il y a bientôt deux ans, soit enfin votée par l’Assemblée Nationale et le Sénat dès à présent. Les idées sont là, reste à les mettre en œuvre.

Josette Boisgibault

{{}}

§ Sur ce thème, voir le rapport de la Mission d’évaluation de la politique de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes : http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i1799-t1.asp.{{}}

(1) Coordination des Associations pour le Droit à l’Avortement et à la Contraception.

(2) Voir Françoise Héritier, Masculin/ féminin II - Dissoudre la Hiérarchie , éditions Odile Jacob, 2002.

Navigation