Bonnes feuilles : enseignements luddites

, par  Emancipation 83

Enseignements luddites

Longtemps passés par pertes et profits de l’histoire d’un mouvement ouvrier immature, au tout début de la révolution industrielle, la révolte luddite fait l’objet d’un nouvel intérêt. Ainsi, plusieurs publications récentes (cf. encadré) sont revenues sur le sujet. Si l’on met à part le livre désormais classique d’Edward P. Thompson sur La Formation de la classe ouvrière anglaise, celui de Kirkpatrick Sale constitue la meilleure synthèse disponible en français sur cette guerre "aux machines préjudiciables à la communauté" qui marqua l’Angleterre des années 1811-1813 : il s’agit de La Révolte luddite (Briseurs de machines à l’âge de l’industrialisation), Paris, L’Échappée, 2006, 342 p., 19 € - et dont nous publions des extraits ci-dessous.
L’auteur ne se contente pas d’une évocation vivante et documentée de cette guerre sociale de haute intensité, mais veut en tirer des enseignements que les extraits ci-dessous reproduisent en partie pour la révolution industrielle de l’informatique que nous vivons en vertu du principe selon lequel "s’armer de la compréhension du passé, voilà peut-être le moyen de se révolter contre l’avenir" .
Charles JACQUIER ?

Peut-être est-ce une loi de la condition humaine : ceux qui se souviennent du passé sont condamnés à le revivre. En tout cas, ceux qui en tirent les leçons peuvent au moins forger les armes qui leur permettront de ne pas être vaincus une deuxième fois. S’armer de la compréhension du passé, voilà peut-être le moyen de se révolter contre l’avenir.
Il y a beaucoup à apprendre de l’expérience des luddites, aussi lointaine, aussi différente que soit l’époque qu’ils ont connue. De la même manière que la seconde révolution industrielle est très précisément enracinée dans la première – les machines changent, mais pas le "machinisme" – ceux qui aujourd’hui se sentent appelés à résister à la vague de l’industrialisme, ou même à la renverser, pourraient facilement se reconnaître, voire trouver des modèles, parmi les luddites.
Voici, selon moi, le type d’enseignements que l’on pourrait tirer du passé luddite, munis des lunettes de l’histoire.

Le rôle réel des technologies
1. Les technologies ne sont jamais neutres et certaines sont nuisibles.
Les luddites ne se sont pas opposés à toutes les machines, mais à toutes les "machines préjudiciables à la communauté", comme le dit une lettre de mars 1812, c’est-à-dire des machines que leur communauté désapprouvait, sur lesquelles elle n’avait aucun contrôle et dont l’usage était préjudiciable à ses intérêts, qu’elle consiste en un groupe d’ouvriers ou en un groupe de familles, de voisins et de citoyens. En d’autres termes, il s’agissait de machines produites uniquement en fonction de critères économiques et au bénéfice d’un très petit nombre de personnes, tandis que leurs divers effets sur la société, l’environnement et la culture n’étaient pas considérés comme pertinents.
Le fait est que, contrairement à ce que raconte la propagande technophile, la technologie n’est pas neutre : ses outils ne sont en rien capables du meilleur comme du pire, en fonction de l’utilisateur. Comme nous l’avons vu, la technologie s’accompagne d’une logique inévitable, porte en elle les valeurs et les finalités du système économique qui lui donne naissance et obéit à un impératif qui porte cette logique jusqu’à son terme, sans autre considération. Ce qui valait pour la technologie industrielle à ses débuts, quand l’apologiste Andrew Ure chantait les louanges d’une nouvelle machine remplaçant des travailleurs bien payés – "Cette invention confirme la grande doctrine déjà exposée, selon laquelle quand le capital met la science à son service, l’ouvrier insoumis apprend la docilité" – est aussi vrai aujourd’hui, à l’heure où un journaliste d’ Automation est capable de dire d’un système informatique qu’il est "remarquable" parce qu’il assure que la "prise de décision échappe à l’opérateur [et] donne au management un maximum de contrôle sur la machine". Ces attributs ne sont pas accidentels, extérieurs à la machine ; ils n’ont pas été préalablement choisis : ils sont intrinsèques et inéluctables.

Les outils technologiques, produits d’une société donnée
Les outils s’offrent à nous chargés d’une histoire antérieure, ils expriment les valeurs d’une culture donnée. Une culture conquérante et violente – dont la civilisation occidentale est un exemple majeur, les États-Unis figurant l’extrême – est vouée à produire des outils conquérants et violents. Ainsi, quand l’industrialisme américain s’est tourné vers l’agriculture après la Seconde Guerre mondiale, il lui a appliqué tout ce qu’il venait d’apprendre sur le champ de bataille : tracteurs conçus sur le modèle des tanks pour traverser les champs, avions modelés sur les bombardiers pour saupoudrer les récoltes de poison, herbicides et pesticides issus des armes chimiques et défoliants pour détruire les espèces indésirables. Ce fut une guerre à la terre, aussi dévastatrice et sophistiquée que peut l’être la mécanisation moderne, assez puissante pour épuiser les terres arables à raison de trois milliards de tonnes par an et l’eau à raison de quarante milliards de litres annuels, comme cela nous a été démontré depuis. Il ne pouvait en être autrement : si une telle nation forge à partir de ses épées des socs de labour, ils n’en resteront pas moins des outils violents et mortels.
Tondre la laine avec d’énormes ciseaux à main était une tâche ardue et pénible, que les tondeuses mécaniques réalisaient presque aussi bien, en beaucoup moins de temps et avec beaucoup moins d’efforts. Les tondeurs auraient pu faire bon accueil à un outil qui leur allégeait tellement le travail, pour peu qu’il ne fût pas chargé d’une histoire. Mais ils savaient – c’est pourquoi ils devinrent luddites – à quoi ils seraient contraints de renoncer en acceptant une telle technologie : la camaraderie de la boutique de tonte, avec ses horaires fluctuants et ses pauses pour la bière, ses conversations fréquentes et la fierté du métier, échangés contre la servitude de l’usine, sa discipline, sa hiérarchie, ses contrôles et l’absence de qualification ; au-delà, le règne du laisser-faire, du chacun pour soi, du client qu’on arnaque et de l’argent-à-la-clé. La tondeuse n’était manifestement pas neutre – c’était une machine préjudiciable.
De la même manière, dans un contexte moderne, il ne semble pas difficile de déterminer si une machine est nuisible ou d’imaginer un type de communauté dans laquelle on peut avoir son mot à dire sur l’introduction ou l’usage d’une technologie. Wendell Berry, essayiste du Kentucky, a proposé une liste de critères qui pourrait utilement servir de guide : un nouvel outil, dit-il, devrait être moins cher, plus petit et plus efficace que celui qu’il remplace, avoir besoin de moins d’énergie (et utiliser de l’énergie renouvelable), être réparable, provenir d’un petit magasin local et "ne devrait pas remplacer ou faire obstacle à quelque chose de bien qui existe déjà, relations familiales et politiques incluses". Ce à quoi on doit seulement ajouter deux autres critères essentiels : que ces "relations familiales et politiques" incluent toutes les autres espèces, plantes et animaux, ainsi que les écosystèmes dont ils dépendent et, comme les Iroquois l’avaient dit, que les intérêts des sept générations suivantes soient pris en compte.

L’industrialisme et ses conséquences
2. L’industrialisme est toujours un processus cataclysmique qui détruit le passé, bouleverse le présent et rend l’avenir incertain.
Il est dans la nature de l’ethos industriel de favoriser la croissance et la production, la vitesse et la nouveauté, la puissance et la manipulation, autant de valeurs vouées à occasionner des changements continus, rapides et perturbateurs à tous les niveaux de la société, et ce régulièrement, quels que soient les avantages qu’il puisse apporter à une minorité. Et parce que ses critères sont essentiellement économiques plutôt que, disons, sociaux ou civiques, ces changements prennent très peu en compte tout ce qui n’est pas purement matériel et concourent tout particulièrement à enrichir cette minorité.
Après seulement trois décennies de révolution industrielle, les luddites mesuraient déjà bien l’ampleur et la gravité des changements qu’elle apportait, bien qu’ils n’aient pu imaginer ce vers quoi elle tendait en dernière instance. Adrian Randall, universitaire anglais, remarque :
"Directement ou indirectement, le processus de changement affecta et annexa des communautés entières. […] Les économies familiales furent perturbées. Et sur toutes choses planait la menace de la restructuration à grande échelle. […] [Les] opposants au changement ne se sont peut-être pas rendu compte qu’ils étaient en train de vivre une « révolution industrielle », mais ils voyaient bien que les habitudes et les valeurs du passé s’apprêtaient à être renversées [avec] des conséquences profondes et durables".
Aujourd’hui, quelque chose du même ordre est à l’œuvre dans ces sociétés où l’industrialisme a été introduit plus récemment, notamment sous sa forme capitaliste occidentale, de l’Europe de l’Est à l’Afrique du Sud, du Mexique à la Chine. Les ondes de choc du changement traversent des communautés et des régions stables et bien enracinées, bouleversant des familles, des clans, des tribus, des relations et des comportements traditionnels, montant tribu contre tribu, religion contre religion, ethnie contre ethnie, d’une façon et avec une intensité nouvelles, plongeant souvent des sociétés dans des dictatures successives, quand ce n’est pas dans des guerres civiles perpétuelles.
Quels que soient les bénéfices matériels apportés par l’industrialisme, ses maux bien connus le suivent presque inévitablement – métropoles incohérentes, bidonvilles proliférants, crime et prostitution, inflation, corruption, pollution, cancers et maladies cardio-vasculaires, stress, anomie, alcoolisme. Ses répercussions sont donc importantes, à mesure que l’ethos industriel vient supplanter coutumes et habitudes du passé. Helena Norberg-Hodge (1) décrit les effets d’un poste de radio – le petit transistor si innocent en apparence – sur la société des Ladakhi au Nord-Ouest de l’Inde où, peu après son introduction, les gens cessent de s’asseoir autour des champs ou d’un feu pour entonner les chants communaux, parce qu’ils disposent de musique mise en boîte par des professionnels de la capitale.
Il n’y a pas que dans les sociétés nouvellement industrialisées que les effets tumultueux d’un ethos de cupidité et de croissance se font sentir. Ce que les économistes appellent la "restructuration" a aussi lieu régulièrement dans les pays développés, occasionnant souvent plus de transformations sociales que ne peuvent en assimiler les individus, ou contre lesquels les familles, les quartiers ou les industries ne peuvent se défendre. Pendant les périodes de croissance technologique rapide, le résultat en est presque immanquablement désastreux pour de larges pans de la population, quels que soient les garde-fous étatiques existants. Et quand ces garde-fous sont minces ou inefficaces – par exemple, la sécurité sociale américaine –, le changement structurel se fait à un coût élevé et très étendu.

La question du rapport au milieu naturel
3. "Pour les machines, on ne peut se fier qu’à un peuple qui entretient avec la nature un rapport d’apprentissage"
Cette sage maxime de Herbert Read est ce que Wordsworth et les autres poètes romantiques de l’ère luddite ont exprimé à leur manière en voyant apparaître les sombres usines de Satan et les forges du Styx, emprisonnant et appauvrissant les familles du textile, usurpant et souillant les paysages naturels – "une telle violence faite à la nature qu’elle contraint la puissance indignée […] à venger ses droits spoliés". Certes, le capitalisme mercantile a montré très peu d’égards envers la nature ; il a envisagé les trésors de la Terre comme des ressources inépuisables. Mais jusqu’au XIXe siècle, il n’avait pas mis au point beaucoup de technologies capables de destruction massive, ni même une éthique superficielle consacrée au développement et au progrès à tout prix. À l’heure de la révolution industrielle, la société anglaise n’essaya même pas de faire semblant de se soucier de la nature, encore moins d’entretenir un rapport d’apprentissage avec elle, et ne se préoccupa pas le moins du monde de savoir si ses produits et ses opérations pouvaient enrichir les besoins biologiques ou préserver les communautés solidaires.
Lorsqu’une économie n’est pas ancrée dans un profond respect pour le monde naturel, envisageant et assumant la totalité des répercussions qu’elle peut avoir sur les espèces et leurs écosystèmes, elle bouleverse la biosphère aveuglément, sans se demander si le processus est viable. Mais ce n’est pas tout : elle perd également la notion de l’humain comme espèce et de l’individu comme animal, et l’idée qu’ils ont tous deux besoin de certains éléments physiques de base pour arriver à survivre, notamment d’air et d’espace, de nourriture décente et d’un abri, de communautés équilibrées et de familles chaleureuses, sans lesquels ils périssent aussi sûrement qu’un poisson hors de l’eau ou qu’un loup dans un piège. Une économie dépourvue d’assises écologiques sera aussi peu respectueuse de ses membres humains que des autres, non-humains, et ses structures sociales et économiques – usines, taudis, mégapoles, hiérarchies – refléteront tout cela.
Parce que la technologie est par nature artificielle – c’est-à-dire non naturelle, une création humaine par ailleurs inexistante dans la nature –, elle tend à éloigner les humains de leur environnement et à les y opposer ; à mesure qu’elle gagne en puissance, cet éloignement s’accroît, cette opposition se creuse. Le "monde artificiel", dit le philosophe français Jacques Ellul, est "radicalement différent du monde naturel", obéissant "à des impératifs et à des ordonnancements [divers], à des lois sans commune mesure", à tel point qu’ "il détruit, élimine ou même subordonne ce monde naturel". Vient un moment (celui que nous avons atteint au XXe siècle) où la technologie a tellement exploité le monde qui l’abrite qu’elle finit par mettre en péril son existence. À moins que la technosphère ne parvienne à se remettre en phase avec la biosphère, il est probable que cette menace ne se vérifie.

L’alliance de l’industrialisme et de l’État-nation
4. L’État-nation, qui entretient avec l’industrialisme une relation de dépendance mutuelle, lui viendra toujours en aide, rendant la révolte superflue et la réforme inconséquente.
Dans les lettres luddites écrites en réaction à la décision du gouvernement de défendre le nouvel industrialisme avec près de quatorze mille soldats, on ne trouve aucun signe de blessure ou d’étonnement, le ton est toujours celui de l’opposition, des "plus de quarante mille héros prêts à surgir". En réalité, les luddites ont dû être saisis de surprise et d’effroi. Le gouvernement anglais n’avait jamais eu recours à un telle mesure – brutale, maladroite, violente, assortie de systèmes d’espions et d’indicateurs, de magistrats zélés, d’arrestations illégales et de procès expéditifs – pour contrôler son propre peuple. Cette réponse, d’autant plus violente qu’on ne s’y attendait visiblement pas, fit office de déclaration sur le véritable sens du laisser-faire : l’État était prêt à user de la force pour s’assurer que les manufacturiers soient libres de faire ce qu’ils voulaient, en particulier en matière de travail. Au moment où les luddites pendaient "confortablement" aux deux poutres du château de York, la puissance du nouvel industrialisme était patente.
Bien entendu, depuis lors, le régime industriel n’a fait que se renforcer, se révélant être le système d’accumulation matérielle le plus efficace et le plus puissant que le monde ait jamais connu, et il a toujours eu les États-nations dominants derrière lui pour l’étendre aux quatre coins du monde et l’y défendre une fois établi. Le fait que les États se soient querellés et fait la guerre pour ces coins du monde et que, au cours des dernières décennies, les États indigènes aient arraché un pouvoir politique formel aux États colons n’y change rien : le régime industriel se soucie peu de savoir qui gouverne l’État, pourvu que ses dirigeants comprennent ce que l’on attend d’eux. Il est à cet égard remarquablement versatile, capable de s’accommoder de n’importe quel système national – la Russie marxiste, le Japon capitaliste, la Chine soumise à un dictateur sournois, Singapour inféodée à un despote bienveillant, l’Inde tumultueuse et déchirée, la Norvège ordonnée et unie, l’État juif d’Israël, l’Égypte musulmane – lui demandant seulement en retour que dominent ses priorités à lui, que ses marchés gouvernent, que ses valeurs imprègnent le pays et que ses intérêts soient défendus, avec quatorze mille soldats si nécessaires, et même avec toute la Tempête du désert.
Parmi les luddites, certains ont peut-être nourri le rêve de renverser le gouvernement britannique – de "
secouer le joug d’un vieil imbécile et de son fils plus imbécile encore et de leurs ministres sans âme" – mais ils ont rapidement compris la vanité d’un tel projet. Depuis lors, pas un seul pays industrialisé au monde n’a réussi à se révolter avec succès contre un État, ce qui en dit long sur l’alliance de l’industrialisme et de l’État-nation. En fait, les seuls lieux où les révoltes ont été victorieuses au cours de ces deux derniers siècles ont été là où elles ont conduit à l’émergence d’un État-nation moderne permettant d’ouvrir la voie à l’industrialisme, que ce soit sur le modèle autoritaire (Russie, Cuba, etc.) ou nationaliste (Inde, Kenya, etc.).
Certains luddites ont peut-être également nourri le rêve de réformer le gouvernement britannique, que ce soit grâce à de nouvelles lois conférant aux ouvriers des pouvoirs contre leurs maîtres ou en élargissant la représentation parlementaire. Pendant toute la période luddite et les décennies suivantes, on y consacra une énergie prodigieuse, y engouffrant les forces de dizaines de milliers d’ouvriers et des sommes d’argent dont ils disposaient à peine pour eux-mêmes. Pour autant, les piliers de la société anglaise ne furent jamais significativement déplacés et le gouvernement n’accéda pas plus à leurs requêtes, sauf aux plus insignifiantes. Aucune figure de l’ère luddite n’est peut-être aussi pathétique que Gravener Henson : après s’être mis en quatre, au prix d’un long travail et de dépenses considérables, pour organiser les tricoteurs sur métier de Nottingham, il se débrouille pour présenter au Parlement un projet de loi contre les "
fraudes et les abus" dans le métier du tricot. Mais la Chambre des communes a si bien déformé son texte qu’il finit par autoriser les manufacturiers à "tricher, voler et chaparder" plus que jamais, comme il le dit lui-même – et même ce texte-là est finalement rejeté par la Chambre des lords (…).

Impasses et dépassements de l’industrialisme
8. Si l’édifice de la civilisation industrielle ne finit pas par s’écrouler suite à une résistance déterminée, à l’intérieur de ses propres murs, il semble voué à s’écrouler à la suite de l’accumulation de ses propres excès et instabilités en moins de quelques décennies, peut-être avant, après quoi il y aura peut-être la place pour qu’émergent des sociétés alternatives.
Les deux tensions qui poussent à la désagrégation de cet édifice, la surexploitation environnementale et la désintégration sociale, sont deux conséquences nécessaires et inévitables de la civilisation industrielle. D’une certaine façon, il est vrai, ce sont les conséquences de n’importe quelle société : l’histoire des derniers cinq mille ans suggère clairement que chaque civilisation antérieure a péri, peu importe où et combien de temps elle a pu exister, à la suite d’une exploitation intensive de son environnement qui s’est souvent soldée par la désertification, des inondations et des famines, et ensuite par une dislocation de toutes ses couches sociales, généralement suivies par des révoltes, des guerres et une dissolution. Les civilisations et les empires où elles se sont érigées peuvent élaborer de nombreuses choses utiles et méritoires – ou c’est ce que les historiens des civilisations suivantes ont tenté de nous faire croire – mais elles semblent incapables d’apprécier les échelles et les limites ; au cours de leur montée en puissance, elles ne parviennent pas à assurer leur équilibre et leur pérennité, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur. La civilisation industrielle diffère seulement en ce qu’elle est bien plus vaste et plus puissante que toutes celles qui l’ont précédée, et par le fait que son effondrement sera d’autant plus large et retentissant, d’autant plus catastrophique.
Il est possible qu’un tel effondrement soit engendré par des désintégrations sociales et environnementales si graves qu’elles menaceront la continuation de la vie sur la planète, du moins la vie humaine, et la question sera alors de savoir si les survivants sont en nombre suffisant et si la planète est restée assez hospitalière pour qu’émergent d’entre les décombres des communautés éparses. Mais il est aussi possible que cet effondrement survienne à cause du dépérissement, de l’érosion graduelle d’un système d’États-nations devenu obsolète et impraticable, de la désintégration de multinationales géantes incapables de comprendre et de réagir, ou à l’inverse par la résurrection et la réactivation progressive de petites régions biologiques et de communautés cohérentes dotées d’un certain pouvoir sur leurs destins politiques et économiques. Dans les deux cas, les survivants devront avoir quelque expérience et quelque idée de la régénération humaine, susceptibles de leur enseigner par la suite comment vivre en harmonie avec la nature, et comment façonner des techniques indissociables des restrictions et des contraintes imposées par celle-ci. Ils devront chercher, non pas à conquérir et dominer espèces et systèmes naturels – l’échec de l’industrialisme leur ayant enseigné la folie d’un tel projet –, mais bien plutôt à comprendre, écouter, aimer la nature, à l’incorporer à leurs âmes et à leurs outils.
C’est à présent au tour des néo-luddites, forts des expériences passées, de préparer, de préserver et de faire connaître cette lutte, cette inspiration, aux générations futures.

Kirkpatrick SALE
(article publié dans le n°8 d’avril 2007 de la revue L’Émancipation )

(1) N.d.T. : Helena Norberg-Hodge, linguiste de formation, est la fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture.

LECTURES

Quelques ouvrages sur le luddisme en langue française :

Chevassus-Au-Louis, Nicolas, Les Briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové , Le Seuil, 2006.

Bourdeau, Vincent ; Jarrige, François ; Vincent, Julien, Les Luddites. Bris de machine, économie politique et histoire , Ere, 2006.

Los Amigos de Ludd, Bulletin d’information anti-industrielle , n°1 à 4, Petite Capitale, 2005.

Thompson, E. P., La Formation de la classe ouvrière anglaise , EHESS/Gallimard/Seuil, 1988.

Zerzan,, John, "Qui a tué Ned Ludd ?" , in Aux sources de l’aliénation , L’Insomniaque, 1999.

Charles JACQUIER

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