Note de lecture : l’ordre moins le pouvoir

, par  Emancipation 83

Note de lecture

L’Ordre moins le pouvoir

Faute de pouvoir imaginer l’ordre sans la férule de l’autorité, la propagande a rendu le mot "anarchie" synonyme de désordre. Le Canadien Normand Baillargeon, dans la quatrième édition revue et augmentée de son petit manuel sur l’histoire et l’actualité de l’anarchisme (1), remémore à l’intention des nouvelles générations les racines et l’essence de cet idéal anti-autoritaire.

Les "pères fondateurs"
Si bien des noms – Diogène, Spartacus, Louise Michel... – attestent de la permanence innée de la révolte contre l’injustice, le mouvement se revendiquant de l’anarchisme a un passé historique et des territoires privilégiés. Dans de brefs chapitres, l’auteur retrace avec clarté le parcours des principaux théoriciens et les différentes formes d’anarchisme. En France, pendant la révolution de 1789, le Directoire qualifie d’"anarchistes" le groupe des Enragés qui dénoncent le despotisme des nouvelles lois en faveur de la bourgeoisie. L’Anglais William Godwin (1756-1836) formule les bases rationalistes, anti-autoritaires et anti-étatiques de l’anarchisme. Dans L’Unique et sa propriété , le philosophe allemand Max Stirner (1806-1856) complète d’un préalable d’éducation et de pédagogie l’anarchisme social. Selon lui, la formation de "personnalités libres et de caractères souverains" permettra alors une libre association des égoïsmes individuels pour une société comportant un minimum d’entraves. Proudhon (1809-1865) définit des principes d’autogestion et de mutualisme propres à générer un bien-être économique et une organisation fédéraliste garantissant l’affranchissement politique.
Des exilés russes enrichissent l’anarchisme de dogmes souples d’une révolution sociale dans la liberté jamais dépassés. Bakounine (1814-1876) se réclame de la filiation de Proudhon dont il garde le fédéralisme et s’en distingue par un athéisme et un anticléricalisme prononcés. Sa critique du socialisme autoritaire provoque son affrontement avec Marx au sein de la Première Internationale. Kropotkine (1842-1921) crée un anarcho-communisme qui synthétise l’associationnisme de Stirner, le mutualisme de Proudhon et le fédéralisme de Bakounine. Partisan d’une économie au service des besoins réels de la population, Kropotkine réfute la pseudo loi de la jungle, dévoyée des théories de Darwin, pour démontrer une règle naturelle d’entraide et de solidarité. Ses appels à "la révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite" lancent une période de propagande par le fait qui suscite toujours la controverse. À la fin du XIXe et au début du XXe siècles, les idées libertaires séduisent le mouvement ouvrier international à jeu égal avec le socialisme révolutionnaire dans les pays d’Europe du Sud.

Parcours idéologiques et historiques de l’anarchisme
Ces pères fondateurs essaiment de nombreux continuateurs sur tous les continents. Aux États-Unis, H.D Thoreau (1817-1862) y introduit la notion de désobéissance civile tandis qu’Emma Goldman (1869-1940) et Voltairine de Cleyre (1866-1912) "ancrent le féminisme dans l’anarchisme". En Italie Malatesta (1853-1932) lutte contre l’entrée des anarchistes dans les syndicats dont il anticipe l’enlisement corporatiste. Le géographe communard Elisée Reclus (1830-1905) anticipe sa dimension écologique qui se développe aux États-Unis avec Murray Bookchin (1921-2006), figure de l’anarchisme écologique et pionnier du municipalisme libertaire. À la tête de la CGT, Émile Pouget (1860-1931) joue un rôle majeur dans l’anarcho-syndicalisme français. Jean Grave (1854-1939) anime Le Révolté , un journal qui sera un des "hauts lieux de la rencontre entre artistes, écrivains et militants anarchistes". Dans les années 60, l’Internationale situationniste avec Guy Debord (1931-1994) et Raoul Vanegeim (né en 1934) renouvellent dans une même effervescence créatrice les rapports entre l’art et les luttes sociales.
De nombreux faits et lieux, volontairement limités aux plus emblématiques, jalonnent le parcours de l’anarchisme, de la Commune de Paris (1871) qui, comme l’observe Kropotkine, échoue de ne pas avoir confortée la commune par la révolution, à l’épopée de Makhno en Ukraine, de 1919 à 1921, qui s’avère incompatible avec la dictature du prolétariat de Lénine. La Première Guerre mondiale rallie seize personnalités de l’anarchisme dans un manifeste en forme de reniement. De 1936 à 1939 en Espagne se produit la plus grande révolution sociale du XXe siècle. Forte d’un million d’adhérents, gagnés par des années de préparation des esprits par des actions éducatives, culturelles et syndicales, les militants de la C.N.T-F.A.I. "s’emparent de l’économie pour tuer le pouvoir". Huit millions de personnes participent à des collectivités agraires et industrielles, augmentent la production et améliorent les services publics sans patrons ni compétition. Ces tentatives "d’élimination des structures coercitives, autoritaires et hiérarchiques illégitimes" soulèvent contre elles tous les pouvoirs qui les écrasent par la force.
En mai 68 les idées libertaires resurgissent et apportent en Occident la liberté de mœurs souhaitée par Stirner et Albert Libertad. Le suffrage universel, désavoué par les anarchistes, sape pour longtemps encore la mobilisation populaire et la grève généralisée ne bascule pas dans la grève générale expropriatrice.

L’anarchisme aujourd’hui
Dans sa préface, Charles Jacquier souligne les perspectives actuelles favorables offertes par la conjoncture à l’anarchisme, entre la double impasse d’un capitalisme suicidaire et la vacuité d’une social-démocratie "aux préoccupations partidaires et électoralistes".
Normand Baillargeon achève son manuel sur la critique des faux frères qui entretiennent la confusion entre libéraux et libertaires. Sa conclusion alerte sur l’insuffisance d’un militantisme cantonné au seul mode de vie. Pour gagner en crédibilité l’anarchisme doit mettre en avant son mode d’organisation économique, politique et social basé sur la solidarité et l’intérêt général.
Par son propos, cet ouvrage complété d’une utile bibliographie s’avère un point de départ sans rival pour une connaissance plus approfondie des fondamentaux de "la science de la liberté" (Proudhon).

Hélène Fabre
(article publié dans le n°9 de la revue L’Emancipation )

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(1) Normand Baillargeon, L’Ordre moins le pouvoir (Histoire et actualité de l’anarchisme) , Agone, coll. "Éléments", 2008, 224 p., 10€.

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