Entretien avec Henri Simon (partie 1)

, par  Emancipation 83

Vous avez dit "ultra gauche" ?

A l’heure où on nous bassine avec un renouveau supposé du "terrorisme" d’ultra-gauche, il nous a semblé utile de donner la parole à un des militants historiques de cette mouvance, et de lui demander précisément en quoi a consisté sa pratique militante et quel regard il porte sur les luttes actuelles.

Henri Simon milite depuis près de soixante ans. Depuis la Libération, il a connu de près ou de loin la plupart des groupes se réclamant du communisme révolutionnaire et il a participé à toutes les grandes luttes de ces dernières décennies, en France mais également en Angleterre. Cet engagement militant, qui se double, chez lui, d’un souci d’élaboration théorique constant à partir des luttes concrètes, ne l’a pas émoussé. Très critique à l’égard des bureaucraties syndicales, il reste aujourd’hui confiant dans les capacités d’auto organisation du salariat et dans la nécessité de rompre avec le capitalisme pour instituer une nouvelle société.

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L’É mancipation Syndicale et Pédagogique : Peux-tu nous expliquer comment tu en es venu à t’engager dans le mouvement ouvrier ?
Henri Simon : En fait, mon premier engagement n’a pas été politique mais syndical. Immédiatement après la Libération, en 1945, je me suis retrouvé employé aux Assurances Générales-Vie, une boîte qui fut nationalisée en avril 1946, et dont la nouvelle direction s’affichait social-démocrate. Les Assurances Générales-Vie comptaient à l’époque un millier de salariés. Moi, j’arrivais de la campagne sans expérience politique particulière, si ce n’est celle des hiérarchies sociales très codifiées d’une petite commune rurale de Seine et Marne, et d’une tradition familiale d’athéisme (mon père, charpentier, était sans doute le seul athée du village). Disons qu’à cette époque, sans théorie précise, j’avais quand même une idée assez claire des antagonismes de classe, du rôle conservateur de l’église catholique dans les campagnes françaises, et aussi une certaine sympathie pour les partis de gauche, mon père étant plutôt socialiste et ma mère, institutrice, ayant organisé pas mal de collectes de vêtements pendant la révolution espagnole. C’est ce qui explique que j’ai tout de suite adhéré à la CGT qui, à l’époque, était entièrement sous le contrôle du Parti Communiste. Au moment de la scission avec FO, je suis resté à la CGT, moins par attachement au Parti Communiste que par refus de la manière dont la scission s’est effectuée à l’époque car on sentait clairement, même si on n’avait pas toutes les informations, qu’il s’agissait de diviser la classe ouvrière en France. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés avec d’autres collègues du même âge, à constituer une sorte de "bande de jeunes" ( on avait presque tous moins de 25 ans), plutôt séduits par le discours et les pratiques offensives de la CGT, qui, à la suite de la scission, s’est développée dans les boîtes sur le "créneau" combatif (qui correspondait aux impératifs de l’URSS dans la guerre froide) Mais ensuite, en 52, il y a un tournant qui correspond sans doute, comme je ne m’en suis rendu compte que plus tard, à la mort de Staline. A partir de ce moment, la CGT se fait nettement plus "diplomate" et encourage partout les stratégies "unitaires" et les négociations avec le patronat. A l’époque, nous sommes un certain nombre à refuser ce tournant aux Assurances Générales, et la réponse ne s’est pas faite attendre : on s’est fait exclure !

L’É. S. P.  : C’est à partir de là que tu commences à militer de manière autonome ?
H.S.  : Oui. On a alors décidé de continuer à publier un bulletin d’entreprise en marge des syndicats et d’intervenir dès qu’on le pouvait dans les mouvements qui agitaient la boîte. Je me souviens comme si c’était hier d’une grève unitaire déclenchée à l’époque pour des questions salariales. On contestait alors le calcul des augmentations avancé par la direction, qui parlait d’une hausse de plus de 17 % alors que dans les faits, on arrivait, nous, à des hausses de 3 %... Les directions syndicales de la boîte voulaient négocier des augmentations réelles de 5 %. Nous, on a déclaré qu’on voulait 17%, comme ce qu’annonçait la direction. C’est la première fois que je prenais la parole en A.G., je n’oublierais jamais le tonnerre d’applaudissements qui a suivi... Immédiatement les gens se sont organisés par eux-mêmes. On a décidé de s’appeler le Conseil du personnel des Assurances Générales-Vie. En dix minutes, on avait collecté suffisamment d’argent pour acheter une ronéo ! C’est de cette expérience que je tire un certain scepticisme face aux discours qui glosent à tout bout de champ sur les fameuses limites des progrès de la "conscience". Quand les gens sont portés par un réel enthousiasme et une volonté de s’organiser par eux-mêmes, toutes ces questions n’ont plus grand sens... Toujours est-il qu’au bout d’un an, on a fini par gagner ! La question s’est alors posée de savoir ce qu’on faisait et on a décidé de se dissoudre. Ce qu’on a maintenu, c’est un système de réunions hebdomadaires et un bulletin d’information qui a paru jusqu’en 1971, c’est à dire jusqu’à ce que je me fasse virer ! On s’est donc engagé à partir de là dans une sorte d’activité péri-syndicale d’information et de discussion avec les collègues.

L’É. S. P.  : Parallèlement, tu as fait la rencontre du groupe Socialisme ou Barbarie...
HS : Oui, en 53, un collègue aussi militant de la section CGT qui revenait de son service militaire, m’a mis en contact avec S.B.. Cela m’a beaucoup appris sur la nature du régime soviétique, des choses que je soupçonnais plus ou moins. Pour moi, ce qui comptait déjà le plus, c’était de réfléchir toujours à partir des luttes concrètes et de notre expérience quotidienne dans la boîte. J’étais alors persuadé, et je le suis toujours, que la conscience des gens naît avec l’action et pas l’inverse. La théorie est seconde, ce sont toujours d’abord les événements qui transforment les gens.

L’É. S. P.  : À l’époque, les "Sociaux-Barbares" ont déjà rompu avec le trotskisme ?...
HS : Oui. La rupture date de 47. Mais il n’en reste pas moins que la grande affaire de S.B. à l’époque, ça reste la construction d’une grande organisation révolutionnaire qui ne serait pas inféodée au PC. Et cette question oppose déjà à l’époque Castoriadis à Lefort, le premier développant une conception plus hiérarchisée de l’organisation à venir, quand le second propose plutôt une structure de nature fédérative.

L’É. S. P.  : À quoi ressemblaient les réunions du groupe pendant cette période ?
HS : À l’époque, les réunions du groupe parisien réunissent, une fois par semaine, une douzaine de participants. Pas grand chose à voir avec la vision "héroïque" qu’on en a développé par la suite !... De plus dès 53, Lefort est déjà en partance, suite à ses désaccords avec Castoriadis. C’est aussi de cette période que date la correspondance entre ce dernier et Pannekoek, correspondance qui a vite fini par tourner court en raison des divergences trop profondes tant sur la nature du régime soviétique que sur l’organisation d’un parti.

L’É. S. P.  : C’est à dire ?{}
HS : Castoriadis soutenait alors l’idée qu’il fallait à toute force créer une organisation structurée sur le modèle des partis ouvriers ou des syndicats classiques, pour faire pièce aux tentatives de mainmise et de prise de contrôle des mouvements de luttes de la part de ces organisations traditionnelles. Pannekoek voyait dans cette démarche une contradiction évidente, et considérait que, tant que les salariés n’étaient pas capables de construire et d’organiser l’ensemble du processus de leur lutte par eux-mêmes, toutes les tentatives d’organiser les luttes par en haut de la part de quelque avant-garde que ce soit, faisait le lit des oppressions bureaucratiques futures. Il était, pour sa part, convaincu que les capacités d’auto organisation et d’émancipation du prolétariat ne se décrètent par personne, et sont largement conditionnées par les conditions matérielles de leur existence comme par celles de leurs luttes.

L’É. S. P.  : Rétrospectivement, la composition de S.B. est plutôt impressionnante. En plus de Castoriadis et de Lefort, le groupe a vu passer d’autre personnalités promises à une certaine célébrité comme Souyri (1) ou Lyotard (2). Quels souvenirs gardes-tu aujourd’hui de ces figures ?
HS : À l’époque où j’étais membre de S.B. (avant 1958), les deux personnalités marquantes, ce sont Castoriadis et Lefort. Ce dernier est resté assez fidèle à ce qu’il était à l’époque. En 53, c’était déjà un universitaire reconnu, qui collaborait aux Temps Modernes mais qui était plutôt en délicatesse avec Sartre, en raison de ses critiques au vitriol du P.C., ce qui, à l’époque, n’était pas franchement à la mode... Du point de vue de ses analyses, il était déjà très sensible aux questions de démocratie, ce qu’il a développé plus tard dans ses textes plus théoriques. Concernant Castoriadis, je suis plus mitigé. A l’époque où j’arrive à S.B., il était déjà directeur d’un service à l’OCDE, ce qui le rendait un peu parano (pendant toute la durée de S.B., il a toujours signé ses textes sous pseudo, habitude qu’il avait gardé de son passé trotskiste). C’était un esprit particulièrement brillant, capable de restituer sous forme de système et en un temps record une foule de données hétéroclites. Mais en même temps, il avait une personnalité très dogmatique et autoritaire, et présentait parfois un mélange un peu étonnant d’outrecuidance et de naïveté. Je me souviens par exemple, qu’il avait eu dans ces années là, l’occasion de rencontrer Natalia Trotski, et qu’il nous avait rapporté fièrement à la suite de cette rencontre qu’elle lui avait déclaré qu’il était le seul à pouvoir succéder à Trotski... En ce qui concerne Brune et Lyotard, je n’ai pas trop de souvenirs car ils étaient moins présents durant cette période. Tous les deux enseignaient alors en province et n’assistaient pas à toutes les réunions du groupe à Paris. En revanche, ce dont je me souviens très bien, c’est qu’au moment où Castoriadis a abandonné le marxisme, Lyotard a été de ceux qui s’y sont le plus farouchement accroché dans S.B.. Quand on voit ce qu’il a pu développer ensuite dans ses textes, c’est assez amusant...

L’É. S. P.  : Comment toutes ces discussions s’articulent-elles avec le militantisme ?
HS : S.B. est alors en contact étroit avec un groupe ouvrier de chez Renault. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le genre d’expérience qu’on a développé aux Assurances Générales se produisait aussi ailleurs, souvent sous l’impulsion de militants trotskistes, qui cherchaient à organiser les oppositions aux directions syndicales à la suite du tournant "collaborationniste" de la CGT. Jusqu’en 58, toutes ces tentatives cherchent plus ou moins à entrer en contact les unes avec les autres mais l’arrivée de De Gaulle va bouleverser un peu le paysage. A ce moment là, on est en pleine guerre d’Algérie et les positions des uns et des autres sont encore assez "flottantes". Je me souviens très bien m’être fait fraîchement recevoir après avoir qualifié à l’époque le FLN de "bureaucratie en formation"...
En 58, la plupart des militants "ultra-gauche" considèrent que De Gaulle nous conduit vers une nouvelle forme de fascisme. Rares étaient ceux qui, comme Lefort ou moi, soutenaient que l’arrivée de De Gaulle marquaient d’abord l’échec de la social-démocratie, celle-ci ayant échoué à réformer les structures du capitalisme en France et à appliquer le programme de décolonisation sur lequel elle avait été élue en 56. Dans un contexte très passionné, beaucoup s’attendent à une réaction ouvrière contre le fascisme, et la question de l’organisation ressurgit. On assiste à un afflux de nouveaux à S.B., majoritairement des étudiants, "motivés" par la révocation des sursis. Ce qu’il faut remarquer, c’est que les étudiants sont, à ce moment là, à peu près les seuls à être mobilisés contre la guerre en Algérie. En 58, le P.C. distribue encore des tracts qui décrivent les manifestations contre la guerre comme des "provocations"... S’appuyant sur cet afflux d’étudiants, Castoriadis va en profiter pour faire voter les statuts d’une future "grande organisation" ouvrière. Ces statuts prévoient une discipline collective très autoritaire, avec toute une série d’obligations faites aux minorités éventuelles. Cet épisode précipite le départ de Lefort et le mien, qui allons alors créer Informations et Liaison Ouvrière ( ILO ), revue qui paraîtra jusqu’en 62 et dont la plupart des textes portent sur les analyses du capitalisme et l’activité pratique sur la lutte contre la guerre d’Algérie.
Pendant toute cette période, nous participons à toute une série de tentatives pour unifier les oppositions syndicales et, en parallèle à ILO qui regroupe surtout et bientôt presque uniquement des intellectuels, se monte un Regroupement Inter-entreprises, auquel je participe, et qui met en relation des militants d’horizons assez variés engagés dans leurs boîtes. Nous sommes alors en contact avec d’autres groupes animés tantôt par la F.A., tantôt par Voix Ouvrière, qui ne s’appelle pas encore LO... Toutes ces tentatives ne vont pas donner grand-chose, chacun voulant œuvrer en fait pour son organisation. En 62, ILO se dissout et le Regroupement Inter-entreprises va se transformer en Informations et Correspondance Ouvrière (ICO).

L’É. S. P.  : On retrouve dans ICO, le souci d’horizontalité et l’ouverture à différentes formes de militantisme...
HS : Oui. Il s’agissait alors de construire un réseau informel, une coordination, une mouvance. Le point commun de tous les participants à ICO, c’est une méfiance à l’égard des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, partis et syndicats, et le souci de mettre en commun toutes les expérience tentées à la base pour s’auto organiser. ICO avait aussi vocation à discuter avec d’autres groupes partageant ces préoccupations, d’où ses liens assez étroits avec les libertaires de Noir et Rouge, des anarchistes exclus (!) de la F.A., et des membres du groupe pour le socialisme de conseils de Maximilien Rubel (3).

L’É. S. P.  : Avec le souci d’une ouverture internationale....
HS : Oui. ICO est, à cette époque, en contact avec des groupes hollandais (communiste de conseils), rencontré à l’époque de S.B., avec des Belges, des Allemands, mais surtout avec les Anglais de Solidarity. Ce qu’il faut bien voir, c’est que, jusqu’en 68, ce n’était pas simple d’avoir des informations précises sur les luttes qui se développaient ici ou là, dans la mesure où l’autorité des syndicats étaient alors beaucoup plus forte. Je me souviens d’être allé discuter en 1970 avec des grévistes de Peugeot à Saint Etienne, dans un bistrot à proximité de l’usine. Dès que le responsable de la section entrait dans le café, tout le monde se taisait ! C’est seulement après 68, et surtout dans les années 80, qu’il est devenu plus facile d’assister aux Assemblées Générales ou de discuter sur les piquets de grève.

L’É. S. P.  : Et puis arrive 68. Comment se positionne ICO à ce moment là ?
HS : En 68, il n’y a pas eu d’intervention d’ICO en tant que tel. On a fait comme on faisait d’habitude, c’est à dire qu’on a essayé, dans nos boîtes, d’impulser des mouvements autonomes, de briser les carcans syndicaux qui minoraient les revendications et voulaient garder le contrôle du mouvement. A l’époque, on nous l’a d’ailleurs beaucoup reproché, en particulier du côté des situationnistes qui nous ont beaucoup engueulé parce qu’on n’était pas assez organisé... En 68, dans tous ces groupes, ça ressemble un peu à un remake de 58, tout le monde attend une révolution imminente et dramatise à outrance la question de l’organisation qui doit l’anticiper. Et en fait, c’est finalement sur cette question que ICO comme l’Internationale Situationniste et comme Noir et Rouge vont finir par exploser.

L’É. S. P.  : À quoi ressemblent les réunions d’ICO dans l’après-68 ?
HS : C’est sûr que les dimensions du groupe ont tout à coup changé d’échelle !... On s’est retrouvé à plus d’une centaine, réunis régulièrement dans un amphi de Jussieu. Mais dans mon souvenir, il n’y a pas eu de saut qualitatif correspondant ! Tout de suite, on a eu droit à des débats homériques et à des engueulades sans fin entre étudiants deleuziens sur l’anti psychiatrie... Pour beaucoup, c’était une sorte d’annexe de Vincennes et ça a évidemment fait fuir rapidement les prolos qui y participaient au début. Je me souviens encore d’une réunion où j’avais commencé à rendre compte d’une rencontre qu’on avait eu avec un groupe italien pendant "le mai rampant". On s’était fixé rendez-vous dans une auberge de jeunesse près de la frontière à Pontarlier. Mais visiblement, dans l’amphi, tout le monde s’en foutait éperdument et les gens s’apostrophaient entre eux. Je me suis arrêté rapidement... Et pourtant, le discours ambiant était très radical et croyait dur comme fer en l’imminence d’un mouvement révolutionnaire. Pour ceux qui, comme moi, travaillaient et prenaient de plein fouet le reflux du mouvement (je me suis fait virer des Assurances Générales en 71, comme dans les autres boîtes la plupart des camarades qui s’étaient mis en avant en mai), c’était l’indice qu’on avait décidément quitté la terre et qu’ ICO s’était coupé de la réalité des luttes. C’est ce qui m’a conduit à quitter ICO en 73.

L’É. S. P.  : Quel souvenir gardes-tu de 68 et quelle est l’analyse que tu en fais aujourd’hui ?
HS : Si tu regardes ce qui s’est passé dans les boîtes, c’est assez difficile de faire une analyse globale. Parce que la mobilisation a été très contrastée selon les endroits. Très souvent, les grèves sont restées largement dans le cadre classique mis en place par les syndicats. La mobilisation elle-même a été très variable. Les causes de la grève proprement dites sont assez difficiles à déterminer, car souvent les gens étaient dans une démarche d’abandon du lieu de travail plus que dans celle d’une appropriation collective. Ce qui me semble le plus frappant dans le mouvement de mai, c’est la manière dont il a fait exploser les conventions qui régissent habituellement les rapports entre les individus. Je crois que ce qui s’est passé en mai, c’est d’abord un moment de communication très intense entre les gens. Tout le monde baignait dans une atmosphère complètement différente du fonctionnement social habituel. Mais je ne pense pas qu’on puisse vraiment parler d’un projet de rupture politique clair. Plutôt de quelque chose comme une libération des individus dans leurs relations sociales. Je me souviens ainsi d’une collègue des Assurances qui m’a parlé un jour de mai pendant plusieurs heures de sa vie, de ses problèmes d’existence. Quelques semaines plus tard, elle me croisait dans les couloirs comme si on ne s’était jamais vus.

L’É. S. P.  : Donc aujourd’hui, tu parlerais plutôt de mai comme d’une parenthèse au cours de laquelle les gens ont d’abord expérimenté un autre type de relations sociales ?
HS : Oui. Des relations basées sur la spontanéité. C’est quelque chose dont j’avais gardé le souvenir, même si c’était à une échelle beaucoup plus réduite, de certaines luttes de 55. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y avait, en 68, pas de véritable projet pour créer une autre société. Encore moins de programme, même si certains parlent aujourd’hui de construire le "programme de 68" !... Je me souviendrais toujours le soir de la grande manifestation du 13 mai et de l’incendie de la Bourse (en réalité de quelques cabines téléphoniques autour de la place). Geismar grimpe sur les grilles entourant la Bourse et interpelle les manifestants maoïstes : "Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?". Personne ne lui a répondu... La manif est ensuite allée vers le ministère de la justice, place Vendôme. Quelques-uns ont proposé de rentrer dedans. Quelques autres (dont, paraît-il, Rocard) s’y sont opposés. Et puis tout le monde est reparti dans le quartier latin transformé en souricière par les flics. De tels faits comme bien d’autres ont montré qu’il n’y avait pas réellement de projet ou de volonté révolutionnaire à ce moment.

(À suivre)

Propos recueillis par Jean-Matthias Fleury
(article publié dans le n°7 de mars 2009 de la revue L’Emancipation ){{}}

(1) Historien, auteur de Le marxisme après Marx.
(2) Ecrivain et philosophe, enseignant à Vincennes en 1968. Il est l’un des initiateurs de la notion de postmodernisme.
(3) Traducteur et éditeur de Marx, Rubel a développé une interprétation hétérodoxe d’inspiration anarchiste de l’œuvre de Marx. Voir, notamment Marx, critique du marxisme.

Encart
Socialisme ou Barbarie : mode d’emploi

Socialisme ou Barbarie désigne à la fois un groupe de militants et une revue d’analyse et de critique révolutionnaire. Fondé après la seconde guerre mondiale, S.B. poursuit ses activités jusqu’en 1967. S.B. a développé une double critique des sociétés capitalistes et de l’Union Soviétique. Ces analyses ont largement contribué à la critique de la bureaucratie et du totalitarisme, mais portent aussi sur l’expérience historique du mouvement ouvrier comme sur les luttes anticoloniales ou les luttes ouvrières des deux côtés du mur. Plusieurs anthologies des textes de S.B. existent : celle des seuls textes de Castoriadis publiés dans la revue aux éditions 10/18 et aux Editions Acratie, une première anthologie de textes sur les luttes ouvrières 1953-1957 et tout récemment une seconde de textes plus généraux.

Cornelius Castoriadis (1922-1997), est un philosophe, économiste et psychanalyste français né à Constantinople. Après avoir fui la guerre civile en Grèce, il milite dans le PCI trotskiste où il rencontre Claude Lefort, avec qui il fonde le groupe Socialisme ou Barbarie. Au début des années 60, il rompt progressivement avec le marxisme et se consacre essentiellement à la philosophie et à la psychanalyse. Il est l’auteur d’une oeuvre considérable, parmi laquelle on se rapportera à L’Institution Imaginaire de la Société ou aux différents tomes des Carrefours du Labyrinthe .

Claude Lefort, né en 1924, est un philosophe français connu pour sa réflexion sur la notion de totalitarisme, à partir de laquelle il a construit dans les années 60 et 70 une philosophie de la démocratie comme le régime politique où le pouvoir est un "lieu vide", c’est-à-dire inachevé, sans cesse à construire, et où alternent des opinions et des intérêts divergents. Voir en particulier, É léments d’une critique de la bureaucratie , L’invention démocratique, ou encore, pour un aperçu général, Essais sur le Politique .

Anton Pannekoek (1873-1960) était un astronome, un astrophysicien et un militant communiste néerlandais. Militant de l’aile gauche de la deuxième internationale, ses positions le rapprochent de Rosa Luxembourg. Il est un des initiateurs de ce qu’on a appelé la "gauche germano–hollandaise", farouchement opposée à la première guerre mondiale, puis à l’autoritarisme de Lénine dans la Troisième Internationale, dont Pannekoek est exclu en 1921. Conseilliste, il rejette le stalinisme dès son apparition, comprenant d’emblée que ce courant n’a plus de rapport avec le marxisme. Il considère le régime de l’URSS non comme une forme de socialisme, même déformée, mais comme un capitalisme d’Etat et la Révolution russe comme une révolution bourgeoise de même nature que celle de 1789 en France. En 1938, il publie Lénine Philosophe , sous le nom de John Harper. Pendant la seconde guerre mondiale, il rédige son ouvrage majeur : Les conseils ouvriers (traduit par des membres d’ICO et réédité chez Spartacus).

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