Livre : anarchistes individualistes et "illégalistes" à la Belle Epoque

, par  Emancipation 83

Ce n’est pas dans cent ans
qu’il faut vivre en anarchiste

À propos d’Anne Steiner, Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle époque », l’échappée, 254 p., 2008, 17 €.

Le 22 avril 1913, Boulevard Arago, le bourreau Deibler tranche la tête d’Elie Monnier, 24 ans, Raymond Callemin, 23 ans, et André Soudy, 21 ans. Ce « jour sans lendemain » achève un périple débuté en décembre 1911 dans le sillage de Jules Bonnot.
Anne Steiner replace leurs parcours dans son contexte politique, social et historique par le biais de la biographie d’une figure féminine de leur entourage : Rirette Maîtrejean[1]. Venue seule de Tulle à seize ans dans la capitale, elle représente bien un milieu et une génération, la première d’enfants de paysans et d’ouvriers soumise à une école obligatoire qui les instruit a minima sans leur permettre d’échapper à la condition de prolétaire. Frustrée, la frange la plus consciente de la jeunesse se tourne vers l’anarchisme individualiste pour une conquête immédiate de la liberté. Sceptiques quant à l’éclosion spontanée d’un homme nouveau au lendemain de la révolution, ce courant prêche l’émancipation individuelle avant l’émancipation collective : « on ne bâtit pas un édifice solide avec des matériaux pourris », selon Victor Kilbatchiche, alias le Rétif.
Ses partisans se regroupent autour de l’hebdomadaire l’anarchie fondé en 1905 par Anna Mahé et Albert Libertad. Ce dernier, polémiste intransigeant, se présente à plusieurs reprises aux élections parisiennes en candidat abstentionniste : une façon de divulguer ses idées aux frais de l’État tout en dénonçant l’imposture d’un système électoral qui légitime la domination et l’exploitation. « Ceux qui votent choisissent un maître, écrit-il, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote[2]. » Rue chevalier de la Barre, siège du journal et lieu de vie, les conférences suivies de banquets et de bals débordent l’été sur le trottoir : « Danser et faire les fous c’est une excellente propagande », affirme aussi Libertad.
Déjà mariée à un ouvrier sellier et mère de deux fillettes à 19 ans, Rirette s’implique dans les combats de ce « nid rouge » où les femmes sont aussi nombreuses et actives que les hommes : liberté et égalité dans le couple par la contraception, union libre, modes de vie alternatifs basés sur le rejet de toute autorité et la primauté de l’éducation. Des cours du soir à la Sorbonne, de multiples causeries et deux cents universités populaires pallient aux études interrompues des adultes, comme celles de Rirette qui a dû renoncer au concours d’entrée à l’Ecole normale. Pour former les enfants à l’esprit critique et au libre examen Sébastien Faure crée en 1904 une école mixte expérimentale « La Ruche »[3]. Animé par des bénévoles, le mouvement voit dans les instituteurs « des flics intellectuels de la classe capitaliste » et dans la Laïque une « pépinière de soldats fusilleurs d’ouvriers ».
Vivre sans entraves, s’épanouir de corps et d’esprit selon des principes inverses à ceux d’une société violente et répressive ne constitue pas un but en soi et ne va pas sans heurts. Les individualistes, opposés aux organisations syndicales, soutiennent en 1908 la lutte ouvrière des sablières de Vigneux-Draveil. Rirette, présente au comité de grève, trouve un soir deux ouvriers tués par les gendarmes. Deux jours plus tard l’armée charge la manifestation de protestation, laissant quatre morts et deux cents blessés sur les bords de la Seine. Lors de l’affaire Liabeuf, Rirette est au milieu des milliers de ses partisans, certains armés, qui se ruent aux portes de la Santé pour sauver de l’échafaud ce jeune cordonnier[4]. Des actions de terrain moins dramatiques occupent les jours ordinaires. En réaction à la pénurie de logements, l’anarchiste Cochon préside à partir de 1911 une Union Syndicale des locataires qui compte 3500 adhérents. L’association organise des défilés de sans-logis, des happenings symboliques, des occupations d’édifices publics et des déménagements à la cloche de bois avec charivari[5].
Après le décès de Libertad à trente-trois ans, Rirette assure la direction conjointe de l’anarchie avec son compagnon Mauricius, comme elle un déclassé ni ouvrier ni bourgeois. Un intermède d’André Lorulot lui insuffle un ton plus « scientiste » en accord avec sa personnalité d’hygiéniste, végétarien et naturiste convaincus. Adepte des communautés néo-rurales, il transporte l’imprimerie dans un pavillon, rue de Bagnolet à Romainville. Mais pour mener une vie décente hors du salariat et de la mendicité, restreindre ses besoins à l’essentiel ne suffit pas. Depuis 1880 une branche illégaliste agissant entre Bruxelles, Paris, Londres et Genève, n’hésite pas à « prendre son nécessaire là où il y a du superflu », illustrée par Clément Duval, Vittorio Pini et Marius Jacob. Ces vols destinés à financer la Cause et affaiblir le capitalisme divisent les militants sur leurs conséquences.
Autour de Romainville gravite une petite colonie d’illégalistes aux trafics de fausse monnaie, escroqueries aux assurances et cambriolages de faible envergure. Pendant que les Français insoumis ou recherchés se réfugient en Belgique les Belges dans la même situation viennent se faire oublier en France. Ainsi de Victor Kilbatchiche, un fils d’exilés russes, et de ses amis d’enfance : Raymond-la-science, Jean de Boë et Edouard Carouy, comme lui un ancien du Groupe Révolutionnaire de Bruxelles. Rue de Bagnolet, ils se lient au mécanicien lyonnais Bonnot. Victor, connu chez les libertaires pour ses articles dans Le Révolté signé Le Rétif, reprend avec Rirette la gérance de l’imprimerie de l’anarchie qu’ils ramènent sur les hauteurs de Belleville[6].
L’attaque d’un commis de la Société Générale, rue Ordener, un cambriolage sanglant à Thiais, le meurtre d’un policier au Havre et des désordres à Montgeron et Chantilly déclenchent une répression de masse contre les anarchistes. Le Rétif, malgré ses réticences contre des rapines auxquelles on sacrifie souvent les idéaux de départ clame sa solidarité : « Mais ces lois qu’ils respectent, je les sais destinées à garrotter les plus faibles, à sanctionner leur asservissement par la force brutale ; cette honnêteté dont ils se revendiquent, je la sais mensongère, voilant les pires turpitudes, permettant, honorant même le vol, le dol, la duperie quand ils sont commis à l’ombre des codes. Ce prétendu "respect de la vie humaine" dont ils ne manquent point de parler à propos de chaque meurtre, je le sais ignoblement hypocrite, puisque l’on tue en son nom, par la faim, par le travail, par la prison. » Ce défi et son refus de moucharder ses camarades se paient d’une arrestation vers la Santé tandis que Rirette est écrouée au dépôt pour femmes de St Lazare. L’équipée des « bandits tragiques » se termine par deux sièges à un contre tous sous les regards de la foule : « Ils furent plus de vingt mille en habit de soirée et chapeaux claque derrière les condés de la sûreté et les baïonnettes des bataillons d’Afrique[7] ». À Choisy-le-Roi, en avril 1912, pour Bonnot et le garagiste Dubois qui l’hébergeait sur le lotissement du « milliardaire anarchiste » Alfred Fromentin. En mai dans une maison de Nogent-sur-Marne pour Octave Garnier, 22 ans, et René Vallet, 23 ans, massacrés à la dynamite. Leur bravoure suscite l’estime et efface les polémiques. Victor Méric leur demande pardon dans La Guerre sociale et Mauricius écrit dans la tribune des individualistes : « Bonnot, allant revolver au poing, reprendre l’or des bourgeois dans la sacoche de la Société Générale, était anarchiste... Bonnot défendant sa liberté à coups de browning, était anarchiste... Bonnot mourant sur la brèche, face à face avec toute l’engeance sociale, seul contre la flicaille, l’armée, la magistrature et la tourbe des honnêtes gens, était anarchiste. »
Le procès se déroule en février 1913. Les accusés se partagent des sentences de mort, le bagne et la prison. Victor Kilbatchiche, après cinq ans de réclusion et autant d’interdiction de séjour, part pour Barcelone puis en Union Soviétique où il traverse d’autres aventures sous le nom de Victor Serge. Acquittée après un an de préventive, Rirette, jamais « grande âme folle » à la Louise Michel, devient membre du syndicat des correcteurs et travaille à Paris Soir et Libération.
A. Steiner, avec une empathie qui enrichit la clarté de son sujet, raconte bien plus que l’histoire des premiers braqueurs en automobiles de la bande à Bonnot. Un réseau serré de personnages et d’événements de différents plans tisse autour de son héroïne un relief qui dépoussière l’univers des individualistes de son folklore Belle Epoque pour leur restituer la fraîcheur de leur vingt ans et leur modernité.
Rirette meurt en juin 1968 après un printemps libertaire où ressurgissent les revendications de sa jeunesse. À nouveau « certains s’interrogeaient sur la pertinence du respect de la légalité, prônaient la reprise individuelle ou songeaient à de nouvelles formes de propagande par le fait ».

Cent ans plus tard en Occident, vivre en anarchiste semble passé dans les moeurs de chacun. Coupée de ses racines anticapitalistes et vidé de son contenu subversif, l’exigence de liberté des individualistes se confond avec l’individualisme du chacun pour soi. Le capitalisme a su détourner vers un hédonisme mercantile toute menace envers sa loi du profit. Happés par un monde à la Orwell, ses opposants oublient un principe de base de Libertad : « le résultat immédiat détourne du chemin exact ».

Hélène Fabre
(article publié dans le n°4 de décembre 2008 de la revue L’Emancipation)


[1] Lire Rirette Maîtrejean, Souvenirs d’anarchie, La Digitale, 2005.
[2] Albert Libertad, Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente 1897-1908, Agone, 2006, p. 230.
[3] Lire Roland Lewin, Sébastien Faure et « La Ruche » ou l’éducation libertaire, Yvan Davy, 1989.
[4] Lire Yves Pagès, L’Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics, L’Insomniaque, 2001.
[5] Lire, par exemple, l’article « Cochon contre vautour » dans le mensuel CQFD n°32, mars 2006 :http://cequilfautdetruire.org/spip.php?article947
[6] Lire Victor Serge, Le Rétif. Articles parus dans l’anarchie 1909-1912, Librairie Monnier, 1989.
[7] Jann-Marc Rouillan, Lettre à Jules, suivi de Les voyages extraordinaires des enfants de l’Extérieur Chroniques carcérales, Agone, 2004, p. 17.

Navigation

Brèves Toutes les brèves