Edouard Berth : grève générale et social-démocratie

, par  Emancipation 83

Grève générale et social-démocratie

Nous publions ici, avec l’aimable autorisation des éditions Agone, un extrait du deuxième volet du recueil qui présente le débat sur la grève générale. Dans ce texte, tiré du numéro d’août 1905 de la revue Le Mouvement socialiste, qui se fit l’interprète, de 1903 à 1909, du syndicalisme révolutionnaire, Édouard Berth, philosophe de formation, compagnon de route du syndicalisme révolutionnaire et grand connaisseur du marxisme d’outre-Rhin, répond à une charge contre la "grève générale anarchiste" parue dans la presse social-démocrate allemande sous la plume de Henriette Roland-Holst.

Il faut avouer que les conditions politiques et sociales allemandes sont extrêmement paradoxales, et si nos camarades allemands arrivent si difficilement à comprendre les thèses du syndicalisme révolutionnaire — action directe, grève générale, internationalisme— il est juste de reconnaître qu’il n’y a pas trop de leur faute.
[...] C’est que pour bien comprendre comment se pose la question de la grève générale, ou, d’une façon plus générale, pour bien entendre les thèses du syndicalisme révolutionnaire, il faut que la classe ouvrière se trouve en présence non seulement du capitalisme, mais d’un État moderne pleinement développé, d’une démocratie entière. Le syndicalisme révolutionnaire, jusqu’ici, n’a pris racine que dans deux pays : la France et l’Italie —et ce n’est pas là un hasard : c’est que, dans ces deux pays seulement, la classe ouvrière, en effet, fait front et au capitalisme et à un État centralisé, un État napoléonien (pour employer un mot bien évocateur) et pleinement démocratisé. On peut dire que la France, en particulier, est vraiment la terre d’élection du syndicalisme révolutionnaire, car la classe ouvrière française se trouve avoir à faire face et à un État napoléonien et à une démocratie de formes vraiment classiques —une démocratie unitaire, étatiste, de traditions à la fois guerrières et intellectualistes, dont le syndicalisme révolutionnaire est l’exact contre-pied.
Or, en Allemagne, pour ne parler que de ce pays, l’État n’est pas un État vraiment moderne : c’est encore un État à demi féodal, où le parlementarisme n’est qu’un parlementarisme d’extérieur où les partis politiques ne sont pas des partis politiques au sens exact du mot ; la bourgeoisie n’y a pas fait sa révolution, elle a laissé à l’État une forme à demi absolutiste, et le suffrage universel, la seule institution démocratique dont jouisse l’Allemagne, y a été, non conquis, mais concédé, concédé par Bismarck qui, en hobereau de génie, voulut jeter le peuple dans les jambes de la bourgeoisie libérale. L’État conserve donc en Allemagne toute sa vertu magique [...].

Contre l’aliénation : la grève
On sait que la social-démocratie allemande est le résultat de la fusion des marxistes et des lassalliens ; mais on peut écrire —et il suffirait pour s’en convaincre de lire la Lettre de Marx sur le programme de Gotha — que les idées qui ont vraiment triomphé dans cette fusion, ce sont les idées lassalliennes, c’est-à-dire, comme dit Marx, "la croyance servile en l’État". J’ajouterai même que chez nous, Guesde fut, lui aussi, bien plus un disciple de Lassalle que de Marx et l’on ne doit pas s’étonner s’il reste aussi hostile aux points de vue du syndicalisme révolutionnaire que les social-démocrates allemands eux-mêmes. L’idée de la grève générale, en effet, est, par excellence, l’idée antithétique de l’idée de la conquête des pouvoirs publics, ou plutôt, la première est à la seconde dans le même rapport que la justice à la religion, l’une puissance immanente à l’homme, l’autre, comme dit Marx "forme sacrée de l’aliénation humaine" —l’une, expression de l’autonomie de l’âme humaine, l’autre, de son hétéronomie : par la première, l’homme gravite autour de lui-même comme autour d’un soleil réel ; par la seconde, il s’aliène et devient le simple satellite d’un soleil illusoire. Mais si la religion est "la forme sacrée de l’aliénation humaine", l’État en est "la forme profane", et l’autonomie ouvrière, dont l’idée de la grève générale n’est que l’expression violente, dramatique et pour ainsi dire catastrophique, s’oppose nécessairement à l’État, comme la justice à la religion, comme la morale de l’autonomie à celle de l’hétéronomie, comme la liberté à l’autorité, comme le droit à la raison d’État. Et toutes les thèses du syndicalisme révolutionnaire ne sont que des variantes de cette autonomie ouvrière, affirmée et posée envers et contre tous. Action directe, par opposition à action électorale et parlementaire, parce que l’action électorale s’est révélée comme une forme de l’hétéronomie ouvrière ; grève générale, parce que la conquête des pouvoirs publics, partielle ou totale, n’est qu’une autre forme de cette hétéronomie, corrélative de la première ; et enfin, internationalisme antipatriotique, parce que le patriotisme est précisément le sentiment où s’appuie l’unité de cet État, où se concentre la vie profonde de ces organismes politiques nationaux, dont l’internationalisme ouvrier est la négation.

L’illusion démocratique
Le syndicalisme révolutionnaire représente en un mot, vis-à-vis de l’État, le doute absolu ; il est antiétatique autant et plus encore qu’anti-patronal, parce qu’il voit dans l’État "la forme quintessenciée du capitalisme", l’exploitation bourgeoise portée à son maximum. Et, quelle que soit la forme que revêtirait l’État, fût-ce la forme socialiste, ce scepticisme politique est si profond qu’il resterait invincible : les syndicalistes ne veulent plus d’État ; ils veulent sa résorption dans les organisations ouvrières, groupements historiques nouveaux, cellules d’un ordre social tout à fait original et d’une civilisation vraiment différente des civilisations jusqu’ici connues.
Or, ce qu’on appelle —bien à tort en somme— le marxisme orthodoxe allemand (il n’y a rien de marxiste dans ce marxisme, que l’écho superficiel de quelques formules tirées du Capital et répétées sans critique, à satiété) croit encore en l’État avec une foi ingénue et touchante, et ne va pas, dans ses souhaits... révolutionnaires, au-delà de la conquête de cet État : oh, si nous étions l’État, quelles belles choses nous ferions, soupirent nos... marxistes orthodoxes. Comme l’ouvrier serait bien traité par nous ! Comme il serait bien administré, dans nos services publics ! Ce serait vraiment l’État populaire du travail. On voit l’idylle étatique dont l’imagination naïve et complaisante de nos social-démocrates peut s’enchanter à l’aise.
Et pourquoi cette confiance ingénue en l’État ? Pourquoi le doute critique et le scepticisme profond vis-à-vis de l’État ne sont-ils pas encore développés dans la social-démocratie allemande ? C’est que l’État allemand est en pleine croissance ; c’est que l’unité nationale allemande, œuvre de la monarchie prussienne, est une création récente, qui n’a encore —qu’on y songe— que trente-cinq ans d’existence ; l’État allemand est à peine encore un État moderne, et la démocratie, superficielle, n’a pu encore y accomplir son travail de dissolution et de décomposition. L’État français, au contraire, est vieux ; et il a revêtu tant de formes diverses en un siècle, qu’il ne fait plus illusion à personne —sauf à ceux qui ont des yeux pour ne pas voir. En particulier, la dernière incarnation... de ce Vautrin, l’incarnation radicalo-socialiste, fut merveilleusement suggestive et fit plus pour mettre à nu l’essence de ce Protée que toutes les autres ensemble. Le socialisme au pouvoir : quel enseignement ! Quelle leçon de choses ! et quelles actions de grâce le syndicalisme révolutionnaire ne doit-il pas au citoyen Millerand !
La démocratie a permis l’expérience Millerand, et c’est en quoi, nous syndicalistes révolutionnaires, nous estimons et admirons la démocratie.
[...] Mais nous, nous l’aimons pour ses vertus négatives, tant que nous souhaitons à l’Allemagne d’en faire, aussi complète que la nôtre, l’expérience. La conscience populaire a besoin d’être purgée de ses illusions. Je ne sais si le théâtre, en général, a la vertu que lui attribue Aristote, de purger l’âme de ses passions ; mais il est bon que le peuple aille au théâtre de la démocratie parlementaire pour se purger de la passion étatique. Les institutions représentatives nous semblent donc nécessaires, à nous aussi, et Bernstein a raison de vouloir défendre le parlementarisme. Il est vrai que nous ne voyons pas dans les Parlements les vastes officines de lois qu’y voit Jaurès et c’est avec curiosité, vraiment, que nous assisterons à la discussion des vastes plans sociaux, des amples projets de codification socialiste que nos députés, si nous en croyons leur coryphée Jaurès, vont avoir à voter dans la législature prochaine et qui ne réaliseront rien moins que la Révolution sociale.

Syndicalisme et État, les irréductibles
[...] Quelque chose, malheureusement, contrarie ces grandioses perspectives. C’est le divorce qui existe entre le socialisme et le syndicalisme. Ce divorce est ennuyeux. Et Jaurès de se préoccuper des moyens de le résoudre en un bon mariage. Comment faire ? Oh ! C’est bien simple. On déclarera la Confédération du travail "une force de premier ordre", ce qui ne peut que la flatter beaucoup, et on fera que "tout l’idéal communiste soit visible en toute l’action du parti". Jusqu’ici, évidemment, cela n’a pas été visible, même à l’œil nu, à moins que l’idéal communiste ne consiste à vouloir parlementariser les grèves, à substituer des organismes de paix sociale à la lutte de classe, et à acheter des châteaux sur les bords de la Loire. Mais Jaurès, assurément, a renoncé à son projet d’arbitrage obligatoire : il va dénoncer les conseils de travail, et donner sa démission de membre du Conseil supérieur. La grève, sans doute, a cessé pour lui d’être "un pis-aller" et la grève générale une utopie —en un mot, Jaurès s’est converti au syndicalisme. Mais alors, direz-vous, il renonce à codifier la Révolution ? Détrompez-vous. Il ne renonce à rien codifier. Lui, renoncer à quelque chose ? Il appellera les syndicats à collaborer à cette codification, voilà tout. —Alors, ce sont les syndicats qui renoncent à l’action directe ?— Point. Tenez, vous n’y entendez rien, je vous dis qu’il y aura union, là, et que l’antagonisme cessera. Que voulez-vous de plus, hommes de peu de foi ?
Et c’est ainsi que Jaurès résout la question des rapports entre le mouvement syndical et le socialisme. Il est si loin d’apercevoir la profondeur de l’antagonisme qui les sépare à l’heure actuelle qu’il croit cet antagonisme facilement réductible, n’étant né que d’une sorte de rivalité de puissance à puissance. Les politiciens se figurent l’univers entier à leur image, et comme entre deux sectes politiques, il n’y a souvent, en effet, que des froissements d’orgueil et des compétitions personnelles de chefs, Jaurès imagine que si les syndicats sont aussi jaloux de leur autonomie, c’est par suite de sentiments analogues. Mais il s’agit de bien autre chose, et ce n’est pas non plus, comme se l’imagine encore Jaurès, parce que le parlementarisme socialiste n’a pas assez "donné" ni parce qu’il n’a pas réalisé la Révolution sociale, que le syndicalisme lui rompt en visière. Le syndicalisme ne fait pas de surenchère. Ce qu’il reproche au parlementarisme socialiste, ce n’est pas de ne pas assez "donner", de ne pas assez "rendre", c’est de travailler à contre-sens du mouvement ouvrier, de vouloir "parlementariser" ce qui n’est pas "parlementarisable", et substituer aux méthodes de lutte, seules fécondes et seules révolutionnaires, des méthodes de pacification sociale. Jaurès nous annonce de vastes projets, de vastes plans sociaux, de vastes et profondes réformes : il se figure ainsi, sans doute, qu’il va apaiser l’appétit glouton des syndicats et lorsque le parlementarisme socialiste aura démontré sa fécondité, la mésintelligence disparaîtra entre les syndicalistes et les partis socialistes politiques. On l’étonnerait sans doute beaucoup en lui affirmant que l’antagonisme ne fera, au contraire, que s’accentuer ; car ce qu’il se refuse à comprendre, c’est que le divorce entre le syndicalisme et le socialisme parlementaire, est dû, non à de superficiels malentendus, mais à d’irréductibles divergences pratiques et théoriques, puisque le parlementarisme socialiste, si souple et muable soit-il, ne pourra jamais donner que du socialisme d’État, et que le syndicalisme révolutionnaire est précisément la réaction vigoureuse de la classe ouvrière contre le socialisme d’État !

Édouard Berth
(article publié dans le n °4 de décembre 2008 de la revue L’Émancipation )

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