Carnets de luttes d’un anarcho-syndicaliste

, par  Emancipation 83

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Carnets de luttes

Anarchiste, syndicaliste, antimilitariste, internationaliste, pacifiste, anticlérical, hygiéniste, néo-malthusien et, par-dessus tout, homme libre, François Bonnaud (1896-1981) fut l’une des figures du syndicalisme ouvrier du Maine-et-Loire. Le Centre d’Histoire du Travail de Nantes (CHT), où sont conservées ses archives, publie en novembre ses mémoires, Carnets de luttes d’un anarcho-syndicaliste (1896-1945) – Du Maine-et-Loire à Moscou, dont nous vous livrons ici un extrait avec l’aimable autorisation du CHT.

Malgré la pluie qui tombe chaque jour en abondance dans cette partie de la Champagne, nous partons au crépuscule du 18 juin prendre position à la Main-de-Massiges. Parvenus à la nuit dans les boyaux d’accès des tranchées, nous marchons avec de l’eau et de la boue jusqu’à la ceinture, une boue blanche due à la craie imperméable de ces terrains. Nous passons près d’une pièce d’artillerie (un 220 de marine à longue portée) et c’est pour nous une vraie frayeur quand le coup part juste après notre passage. Nous passons ensuite un tunnel, où deux hommes côte à côte ont juste de quoi passer, et par moments, il faut baisser la tête pour ne pas se blesser. Nous retrouvons des boyaux boueux, et quand ceux-ci sont submergés (il y a près de deux mètres d’eau), nous devons passer à découvert et nous exposer aux rafales de mitrailleuses. C’est là que nous avons nos premiers morts.
Vers une heure du matin, nous arrivons à notre place, à vingt-cinq mètres des Allemands. Il faut patauger doucement dans la boue afin de ne pas les mettre en éveil. Mon escouade élit domicile dans une cave voûtée, relativement petite. Nous sommes une dizaine environ à loger dedans. Mais quelle odeur ! Odeur de poudre, odeur de cadavres, odeur de pourriture de toutes sortes.
Dès mon arrivée, je suis de garde avec un camarade, un brave Normand. Ne nous croyant pas si près de l’ennemi, nous frappons trop fort le sol avec nos outils. Tout à coup, un déclic, et on voit une petite flamme qui monte, vire et pique droit sur nous : c’est une bombe à ailette qui tombe juste derrière le pare-éclats et enterre mon camarade. Je m’empresse auprès de lui et à ce moment, je ne dois la vie qu’à ma présence d’esprit : je me couche vivement dans la boue au moment où une autre bombe éclate près de moi, sans me toucher. Mon camarade tiré de sa triste situation, nous accourons au gourbi (notre cave) mais le sergent nous renvoie tout de suite à notre poste. Quelle fut longue cette première garde au feu !

"Qu’est-ce que je fais dans cet enfer ?"
[…] À partir de ce jour, une idée se forge dans ma tête : qu’est-ce que je fais dans cet enfer, moi qui ai vu la vie à l’arrière pendant plus d’un an ? Qui, à ma dernière permission, a vu le luxe et la débauche ? Moi qui n’ai rien à défendre qu’une mère malade à qui on a longtemps refusé l’allocation de 1,25 F par jour ? Oui, qu’est-ce que je peux bien faire là ? Alors naturellement, l’idée de me tirer de cet enfer le plus vite possible m’absorbe pendant plusieurs jours. Avec un camarade nommé Poulain, un petit gars qui allait bientôt mourir, nous songeons à déserter vers l’ennemi. Un soir sur le point de mettre notre projet à exécution, nous prenons peur : peur d’être tués d’abord, peur des conséquences de notre geste en cas d’échec. Et c’est alors que nous sommes devenus des héros malgré nous. C’est cette peur qui a fait que je suis resté au front tout le reste de la guerre et j’ai la certitude, que ce sont la peur, la gnole et le gendarme (cette triste trinité), qui ont fait rester bien des hommes dans la fournaise.
Le 7 juillet, après vingt jours de première ligne, nous descendons au repos, pleins de boue, sales, rongés de vermine, après avoir vécu avec les cadavres et ces rats qui venaient jusque sous nos têtes manger dans nos musettes. J’avais goûté à l’honneur d’être un héros, un poilu comme le disaient si bien ceux qui en vivaient. Quelle pitié de voir la stupidité et la lâcheté humaine nous abaisser à un tel point ! Quant à moi, je conserve intact la vision d’horreur de ces tristes journées. Puissent-ils, ma Jacqueline, t’inspirer cette force de lutte contre ce crime des crimes qu’est la guerre.
[…] Après quelques jours passés dans un gros bourg, je pars en permission régulière chez l’oncle Rondeau. Nous sommes en juillet, c’est le moment de la récolte et j’en profite pour gagner quelques sous. Là encore je ne peux que constater l’atmosphère régnant à l’arrière : c’est la noce, la débauche ; l’argent coule à flots surtout depuis la venue des Américains. à l’arrière, des gens s’enrichissent de notre misère et de notre sang. Pendant que d’honnêtes gens peinent à se nourrir, pendant que nous sommes à nous faire casser la figure, les théâtres, les cinémas, les bistrots sont toujours bondés.
Je rentre de cette permission encore aigri, me révoltant contre une société qui peut engendrer de tels faits. Je rejoins mon régiment où je l’avais laissé, et je passe mes journées, en dehors de l’exercice du matin, à lire, écrire, blaguer, vautré comme un lézard au soleil. Puis un beau jour, début août, reprenant notre sac et tout notre fourbi, nous repartons vers les lignes.
Au troisième ou quatrième jour de marche (nous sommes alors dans le département de la Meuse), un petit gars surnommé Titi, déjà blessé quatre fois, la joue balafrée par un éclat d’obus, me confie un secret après la soupe du soir : il ne veut à aucun prix remonter en ligne, il veut aller se cacher à Paris. Je lui promets de lui faire gagner le plus de temps possible. Il a encore plus de quatre heures avant l’appel. Je lui donne du pain et il part. A-t-il réussi ? Je le crois car nous ne l’avons jamais revu.

Ce crime collectif et barbare qu’est la guerre
[…] Le 15 août au soir, nous posons nos sacs à terre. Il pleut à torrents et on nous annonce que nous devrons coucher là, dans la plaine, sous la pluie et la mitraille. Alors, après avoir creusé la terre de trente centimètres environ afin de nous coucher dans un trou et être à l’abri des éclats et des balles, nous tendons notre tente, un camarade de Rougé (Loire-Inférieure) et moi. Le bombardement dure toute la nuit, tant du côté français qu’allemand. Nous avons des morts et des blessés. Dès que le jour apparaît, il faut se cacher afin de ne pas être repérés par les avions. Le soir nous prenons place entre les tranchées ennemies, et notre première ligne dans ce qu’on appelle la "tranchée de départ". À 4 heures du matin, après la préparation d’artillerie déclenchée la veille, nous partons à l’attaque de Cumières que nous dépassons pour arriver sur la côte de l’Oie, le bois des Corbeaux, à 1 500 m du village de Forges où les Allemands sont retranchés. Jusque-là, rien de bien grave ne nous est arrivé : nous avons fait environ trois kilomètres en sautant d’un trou à un autre. Par contre, arrivés sur le haut de la colline, nous sommes stoppés par un feu de barrage qui tue ou blesse la moitié de nos effectifs. Oh ma petite Jacqueline, fais tout ce que tu pourras pour lutter contre ce crime collectif et barbare qu’est la guerre ! Tu ne peux t’imaginer l’horreur de tels moments où tout autour de toi, sous un déluge de feu et de ferrailles, tu entends les cris déchirants ou plaintifs des blessés et des mourants.
Nous stationnons là quelques jours puis nous descendons en deuxième ligne pour remonter en première et ainsi de suite. Nous avons droit à un repos de quelques jours tous les vingt-cinq à trente jours. C’est-à-dire que pendant cette période, nous ne pouvons ni nous déshabiller, ni nous laver. Quelquefois, lorsqu’il pleut, nous nous passons un peu d’eau sur la figure.
Dès que nous descendons en réserve après l’attaque du 17 août, nos effectifs sont complétés par l’arrivée d’un renfort venant d’un régiment d’infanterie dissous. À mon escouade (je suis alors caporal) arrivent quatre hommes dont René Rocher, dit Nénesse. Nénesse, plus vieux que moi d’un an, est un brave petit gars qui va devenir mon meilleur ami. Peu de temps après cette arrivée, nous partons de nuit, en reconnaissance, entre les lignes françaises et allemandes afin de nous emparer d’un petit poste repéré dans la journée. Après avoir rampé pendant près d’un kilomètre, nous arrivons presque à le cerner. Malheureusement la baïonnette d’un des nôtres frotte sur une pierre et cela met en éveil les assiégés. Des fusées éclairantes fusent en l’air. Nous sommes trop proches pour ne pas être vus. Après un corps à corps terrible, nous nous replions en laissant des nôtres sur le terrain. Moi, je ramène un camarade qui a le bras droit fracassé. Nous avions échangé l’adresse de nos mères afin que le rescapé puisse donner des nouvelles en cas de malheur.

Héros de force
Un soir, nous sommes en première ligne. En nous rendant à la soupe sur une piste entre Cumières et la côte-de-l’Oie, nous sommes violemment bombardés avec des obus à gaz, en fait des lacrymogènes qui nous font pleurer énormément. Quelle débandade près des marmites ! Heureusement pour nous, arrivés de bonne heure, nous sommes servis vers minuit et rejoignons précipitamment nos boyaux. Hélas, nous nous égarons et marchons pendant plus de trois heures avant de retrouver notre route. Cette nuit-là nous rencontrons des Malgaches. Ils sont couchés partout tellement ils ont peur, et nous sommes obligés de les enjamber avec nos provisions, l’un la soupe et la viande avec les bouteillons, l’autre le vin, l’autre le pain et moi le café et la gnole, cette mixture qui rend fou, que je ne bois pas, mais dont certains sont très friands. Pauvres Noirs, les enlever de chez eux pour les plonger dans un carnage semblable ! Ces hommes, très simples certes, sont dans leur majorité d’une bonne intelligence et surtout prêts à rendre service ; seulement, malgré leur différence énorme avec l’indigène algérien et marocain, ils sont traités comme de véritables bêtes. À eux, on peut appliquer dans toute l’acception du mot le nom de "bétail humain" car ils sont bien considérés comme tel.
Au mois de septembre, nous attaquons de nouveau le Mort-Homme, une colline que les Allemands ont fortifiée et admirablement outillée, avec un tunnel et des galeries dans tous les sens, avec éclairage électrique, un poste de secours avec salle d’opération. Une véritable ville souterraine, beaucoup mieux faite et surtout plus propre que celle du bois de la Lorraine dont je parlerais plus loin.
Dès que nous dépassons le Mort-Homme et que nous atteignons le versant nord de la colline, nous sommes pris entre deux feux de barrage, le français devant nous et l’allemand derrière, le premier pour nous protéger et le second pour empêcher les renforts d’arriver. As-tu bien saisi pourquoi nous sommes devenus des héros par force ? Il nous était impossible de sortir de là ! Seule une mort horrible ou la chance, celle que j’ai eue, ont pu nous permettre d’en finir.
[…] Le 20 octobre, je remonte en ligne à la Côte-de-l’Oie. Pris sous un feu de barrage violent, me voilà enterré vivant. Après m’être dégagé à grand-peine, je suis touché par l’éclatement d’un obus glycéro-phosphoré, un liquide non incendiaire mais qui, comme le phosphore, dégage une luminosité la nuit. Vite, je l’éteins en me roulant par terre dans le boyau. J’ai l’air d’un gros ver luisant, mais c’est suffisant pour servir de repaire à l’artillerie allemande qui nous bombarde de plus belle.

Trop s’engraissent sur nos souffrances
Du 18 au 28 novembre, je reviens à Angers en permission. Propre, habillé entièrement de neuf, j’y arrive dévoré de poux. Je dois me déshabiller sur le palier et jeter mes habits dans une bassine d’eau à mesure que je les quitte. Je passe cette permission en compagnie de mon ami Louis Saulais. Malgré les bons moments, je pars rejoindre le front plus aigri encore. Il y en a trop qui s’engraissent avec nos souffrances, trop qui font la noce quand nous agonisons dans les tranchées, trop qui dépensent l’argent sans compter pendant que nous manquons du nécessaire !
Ce retour aux armées est douloureux pour nous. Au front, nous commençons à voir vraiment clair et la révolte gronde. Certes mon régiment n’a pas participé à l’attaque de Champagne en avril 1917 et n’a pas été pris dans le tourbillon des mutineries qui ont eu lieu. Mais depuis quatre mois nous sommes en ligne sans aller au repos de façon effective, hormis quatre ou cinq jours pour nous nettoyer. Quant aux effectifs, ils diminuent. Cela joue sur le moral.
[…] Après deux ou trois jours de marche, à patauger dans la neige, nous arrivons à Mathons (Haute-Marne). On nous désigne un vaste hangar comme logement. Il n’y a pas de paille sur le sol et il fait terriblement froid à l’intérieur car, touchée par les obus, la toiture est pleine de grands trous béants par lesquels passent la pluie et la neige. […] Tant bien que mal, nous nous levons, lavons et mettons de l’ordre dans le hangar pour pouvoir y séjourner. Il fait si froid à cause des courants d’air que nous ne pouvons même pas manger notre soupe sans nous réchauffer les pieds en marchant. Heureusement, il y a non loin plusieurs petits bistrots (cette plaie des sociétés modernes) où nous allons, Nénesse et moi, écrire au coin d’une table en buvant un grog. Là au moins nous sommes au chaud. Mais quelle atmosphère y trouvons-nous, avec les ivrognes, l’odeur d’alcool et une fumée de pipes et cigarettes si dense qu’elle nous empêche de voir.
Nous restons dans ce bled une huitaine de jours, et comme toujours en pareil cas, il y a la prison et la garde à y prendre. Cela me rappelle une histoire d’évasion qui s’est produite quelques heures après que j’en suis parti. Après les mutineries d’avril 1917, il y a eu des ordres sévères pour que les permissionnaires n’emportent pas d’armes, en général des pistolets automatiques, chez eux. En contrôlant les musettes, le capitaine trouve sur un jeune permissionnaire partant se marier, deux pistolets automatiques. Au lieu de les lui confisquer et de le laisser partir, il ne trouve rien de mieux que de le mettre en prison. Mais le gars ne se tient pas pour battu, et une heure plus tard, le voici qui prend le large. Son escapade a duré peu de temps car il a été cueilli par les gendarmes le jour même de son mariage et ramené au régiment. Si je te parle de cela, c’est encore pour te faire toucher du doigt cette différence de traitement entre le pauvre type qui n’a rien à défendre et qui risque chaque jour sa peau pour défendre le bien des autres, et ceux de l’arrière, embusqués à tel ou tel service, qui eux ont des fortunes à défendre, des fortunes qui s’accroissent sans cesse.

François Bonnaud
(article publié dans le n°3 de novembre 2008 de la revue L’Émancipation )

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François Bonnaud, Carnets de luttes d’un anarcho-syndicaliste (1896-1945) – Du Maine-et-Loire à Moscou , Centre d’Histoire du Travail (2 bis boulevard Léon-Bureau 44200 Nantes), novembre 2008, 20€.

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