Naissance du syndicalisme en Tarn-et-Garonne (1904-1905)

, par  Emancipation 83

Naissance du syndicalisme
en Tarn-et-Garonne
1904-1905

Dans son livre de 1909, Voyage révolutionnaire , Victor Griffuelhes explique à l’aide de sa pratique sa conception géographique du syndicalisme : il faut former un centre qui va ensuite rayonner. Par exemple : « voir Lyon constituer un centre de propagande, vrai centre de rayonnement pour toute une région jouant un grand rôle économique ». Pour Toulouse, Griffuelhes constatera au contraire que la ville ne peut jouer ce rôle de centre, faute d’un pôle ouvrier conséquent. Griffuelhes évoque aussi les considérations régionales : « Il y a plus à attendre de cette classe ouvrière du Nord de la France, que de celle des régions indiquées plus haut [le Midi]. Le contraste entre elles est frappant. Au Nord il faudrait les qualités « entraînantes » du Midi. A celui-ci il faudrait les qualités « endurantes » du Nord. Je n’ose souhaiter un pareil amalgame ! »
Montauban ne pouvait pas être un centre avec sa classe ouvrière bien réelle mais très morcelée, avec un environ paysan source cependant de petites industries comme le chapeau de paille de Septfonds-Caussade, la fabrication de balais à Grisolles et la production de papier à Montech. Ces petites industries virent cependant émerger, entre 1900 et 1910, un syndicalisme réel mais local et c’est là qu’intervient le passage de Griffuelhes pour que ce syndicalisme franchisse le pas du local vers le national pour qu’il devienne partie prenante d’une ORGANISATION nationale.
Avec Montauban, les ébénistes sont en grève, en septembre-octobre 1904. Ils n’appartiennent pas à la famille des petits artisans qui ne peut user de cet outil – la grève – comme moyen d’action sociale. Il s’agit d’ouvriers de fabriques de meubles. La ville en rassemble une dizaine en 1904. Ils sont installés au centre ville, surtout rue d’Auriol (3), Place nationale (2) et rue de la Comédie (1). Deux autres sont en périphérie dont Péricole, le premier à être d’accord avec ses ouvriers.
Le plus important, Pautal-Gaillard, est excentré avec deux usines dont une qui travaille pour l’exportation (qui donna sans doute l’usine Capelle, ultime témoignage actuel de ce passé).

La négociation avant la grève
Les ouvriers ébénistes sont organisés en un syndicat qui se réunit régulièrement. Il semble qu’en juillet-août 1904, les dirigeants aient travaillé à un nouveau tarif en matière de salaire.
Le 20 août, L’Indépendant annonce la tenue d’une réunion urgente des ouvriers ébénistes et le 27 août le syndicat fait appel aux patrons, une deuxième fois, pour discuter loyalement des tarifs élaborés par le syndicat. Après une discussion sur le lieu de la réunion (les patrons ne veulent pas aller à la Bourse du Travail car ils disent « nous ne sommes pas chez nous ») elle est programmée à la mairie. Seulement deux patrons se présentent (Marne et Péricole) et ils mettent au point les nouveaux tarifs. Le 2 septembre la question est évoquée ainsi dans La Dépêche  :
« Nous nous contentons de donner ces rensei-gnements [le débat sur les tarifs qui a repris chez Pautal] sans autres détails ni commentaires afin de ne pas gêner les pourparlers qui doivent incessamment reprendre. Nous souhaitons vivement avec le public qu’une entente intervienne et sauvegarde les intérêts des deux parties. A ce moment, les ouvriers seuls sont lésés. »
L’Indépendant , comme La Dépêche , tout en se plaçant du côté des ouvriers ne disent rien de précis sur le contenu de la revendication. Les deux journaux radicaux (le premier est hebdomadaire et seulement local, le deuxième quotidien et régional) aiment répéter qu’ils souhaitent un accord entre les deux parties. Seul Le Républicain, devenu plus révolutionnaire qu’en 1903, donnera les détails sur les tarifs. Un buffet en peuplier sans vitrine nécessite 6 jours de travail pour un bon ouvrier et il lui sera payé 9 F soit 1 F 50 par jour. « Situation attristante sinon injuste » dit le journal qui ajoute une parole d’ouvriers : « Et dire qu’il y a encore des ouvriers non syndiqués ! ».
Une augmentation de 0 F 30 par jour est demandée par les ouvriers (pour indication le salaire des typographes est de 4 F 50 par jour et les fondeurs de Castelsarrasin gagnent 7 F).
Le 27 août Le Républicain accorde une bonne place au mouvement des ébénistes où nous apprendrons, en plus de la revendication salariale, le nombre de syndiqués engagés dans la lutte : une centaine. Pour prouver le mépris dans lequel sont tenus les ouvriers, le journal évoque un rabais de 23 F accordé à un client pour l’achat d’un lit qui en coûtait 40 ! Comme dit Le Ralliement , les gens veulent acheter bon marché, mais les patrons jouent quel jeu dans cette affaire ? Quel était le prix de revient du lit ?
L’évocation du conflit n’interviendra dans L’Indépendant radical qu’après celle du journal de droite Le Ralliement qui écrira le 18 août, sous le titre, une grève en perspective  :
« Les journaux du bloc[1] publient avec une touchante unanimité et un empressement singulier une note officielle ou officieuse qui leur a été communiquée par le syndicat des menuisiers. Nous ne discutons pas des questions professionnelles soulevées par cette note dont le ton est particulièrement agressif et comminatoire. Nous voulons espérer au contraire qu’une entente aura lieu entre patrons et ouvriers, sans bruit et après discussion courtoise et approfondie sur les possibilités. Nous regrettons donc sincèrement de trouver dans la note en question des phrases comme celle-ci qui n’augurent rien de bon : « Le syndicalisme est une organisation de combat qui permet de lutter à armes égales avec les patrons ». Il vaut mieux à tous égards s’entendre que lutter ».
Cet article veut faire passer les radicaux pour plus révolutionnaires qu’ils ne sont. Par contre, il s’inquiète à juste titre du caractère révolutionnaire du syndicat des ébénistes (la grève aura bien lieu). Du côté du journal centriste La Tribune , pas question d’évoquer ce conflit avec simplement, le 15 juin, une pique envoyée à l’adresse de la Bourse du Travail . Le journal indique qu’il reçoit pour la première fois un communiqué de la dite Bourse alors que « les justes revendications syndicales et les questions prolétariennes ne nous ont jamais laissés indifférents », précise le directeur de la publication.
Le Ralliement développe sa stratégie d’apaisement proche de celle des radicaux : le premier septembre il rappelle qu’il ne veut pas mettre de l’huile sur le feu (plus tard la métaphore deviendra : « La vie nationale et économique est une machine où tout membre pour bien fonctionner a besoin d’huile. Les hommes intelligents ne doivent pas être les premiers à jeter du sable dans les rouages » ; le 17 septembre il précise : « Nous avons reçu à l’occasion des difficultés pendantes entre ouvriers et patrons ébénistes une lettre que nous ne publions pas quoiqu’elle contienne de très sages observations au sujet de cette affaire. Nous voulons espérer que le conflit s’aplanira. S’il en était autrement nous donnerions les détails que contient cette lettre et qui sont fort intéressants ».
Comme tous les autres journaux, Le Républicain veut jouer l’optimisme et l’apaisement :
« Les patrons répondent favorablement aux syndicats » écrit-il le 30 août, pour dire qu’en fait les patrons répondent favorablement non pas aux revendications mais au souhait d’une rencontre pour modifier les tarifs.
Optimisme encore, suite à la réunion chez Pautal-Gaillard quelques jours après : « Nous pensons que les nouveaux tarifs des syndicats seront acceptés ». Au 15 septembre, il faut se rendre à l’évidence, les patrons font tout pour gagner du temps sans rien lâcher. Et avec le texte du Ralliement du 17 septembre on constate qu’ils s’activent pour la contre-attaque.
En cette fin septembre, trois patrons (Péricole, Brunet, Marre) acceptent de prendre, aux nouveaux tarifs, tous les ouvriers des autres ateliers qui se présenteront pour travailler. « Cette nouvelle fut accueillie avec joie par l’assistance et il est décidé de faire écarter toute idée de grève. Mais il fut décidé que les meubles finis, si pour la suite, les patrons n’acceptent pas les nouveaux tarifs alors ce sera la grève » indique Le Républicain . On constate que la grève n’est donc pas lancée partout mais seulement chez les patrons récalcitrants … qui resteront récalcitrants. « Les menuisiers du syndicat sont animés d’un grand esprit de solidarité. Leurs revendications nous paraissent des plus justes » conclut Le Républicain .

La grève
Tous les journaux font référence à la tension qui monte le 20 septembre. Le Ralliement par exemple : « Une partie de la presse locale s’occupe du conflit des ébénistes au sujet du tarif de la main d’œuvre. Nous n’avons pas à intervenir dans un sens ou dans l’autre sous peine de donner à cette intervention un sens politique qui peut nuire à une entente finale pourtant si désirable ». Après cette phrase, le journal commence une défense et illustration des intérêts des patrons qui démontrent qu’aujourd’hui, il n’y a rien de nouveau sous le soleil : révolution technologique et délocalisations étaient déjà là par les phrases qui suivent. « Il y a la concurrence des machines » ; « Il ne faudrait pas que cette branche d’activité périclitât et passât à une autre ville au détriment de la nôtre ».
Malgré les appels au calme du Ralliement l’irréparable va se produire, à savoir la grève que le journal ne mentionne que bien plus tard, le 13 octobre, quand il rappelle, en s’appuyant sur ses déclarations précédentes, « la réserve absolue » qui fut sa règle de conduite. Mais à présent, il développe les arguments en faveur des patrons. Il reconnaît que depuis le 20 septembre c’est la grève dans quatre ateliers où les syndiqués sont les plus nombreux. Donc Edouard Forestié, responsable de la chronique locale du journal, rappelle une nouvelle fois que le travail peut aller dans une autre ville et « les ouvriers vont marcher sur le trimard[2] ». L’argument choc qui avait été annoncé est le suivant : « Il y a six mois de morte saison et les patrons occupent les ouvriers toute l’année pour leur conserver le travail et font donc des avances énormes ». Majorez les tarifs et alors la concurrence sera impossible vu que « L’acheteur aujourd’hui ne regarde qu’au bon marché ». Si le journal peut se permettre un conseil : il faut une entente.
Pour Forestié les rapports ouvriers/patrons c’est l’éternelle histoire de la fable du bon Lafontaine les membres et l’estomac. La question cessera d’être évoquée le 20 octobre. La fin de la grève des ébénistes est donnée comme prévisible puisqu’une nouvelle réunion patrons et ouvriers est annoncée.
En fait, le 21 septembre, les lecteurs de L’Indépendant, de La Dépêche et du Républicain trouvent un appel qui ne dit pas qu’il y a grève puisqu’elle n’est pas générale. On devine seulement que l’heure est au conflit. J’en retiens cet élément : « La solidarité ouvrière plus que jamais doit s’étendre et s’organiser ; les patrons eux-mêmes nous en donnent l’exemple. Que tous nos camarades remplissent dignement leur devoir et le succès de la corporation est assuré ». C’est l’heure de la mobilisation car « les revendications sont justes, l’opinion publique est favorable, la solidarité ouvrière va fonctionner contre l’égoïsme ». Le communiqué insiste pour refuser toute violence. Il en appelle à la conscience des ouvriers. « La classe ouvrière, camarades, nous seconde, et a à cœur notre succès qui sera le sien ».

La fin de la grève ?
Dans la presse, toute référence à la grève s’arrête le 27 octobre. Le Républicain ira le plus loin dans le soutien en rendant compte d’une réunion dans son édition du 27 octobre qui apporte les informations suivantes : « Après une discussion à laquelle participèrent plusieurs ouvriers, il fut décidé presque à l’unanimité des présents, qu’il fallait repousser le tarif en question car il était inadmissible et maintenir rigoureusement le tarif du syndicat. Une commission a été envoyée chez Pericole, Marre, Benet pour savoir s’ils étaient d’accord pour appliquer, dès à présent, les nouveaux tarifs. Leur accord est considéré comme un premier succès ».
La Dépêche du 25 octobre donne quelques autres détails sur cette réunion générale des ouvriers ébénistes en assemblée le 22 octobre. « Des améliorations sensibles sont déjà apportées aux prix précédents et un tarif définitif est en voie d’élaboration ». Malgré cette note positive nous apprenons que la décision c’est « le statu quo de la grève partielle jusqu’au jour où les patrons accepteront le tarif raisonnable dressé par le syndicat ouvrier ». C’est donc ainsi que les lecteurs de La Dépêche apprendront l’existence d’une grève mais le journal veut rester optimiste : « Espérons qu’une entente interviendra et que le conflit préjudiciable à l’industrie du meuble prendra fin dans un bref délai ». Les suites de cette réunion ? Nous n’en saurons pas plus.
Le Bulletin de la Bourse du Travail nous apprendra bien plus tard que le 20 août 1905 trente membres du syndicat des ébénistes, écoutant à Montauban Ferrère de Toulouse et Abrogast de la Fédération nationale de l’ameublement, il en ressortira dans le compte-rendu : « que des malentendus sont dissipés au sujet de la dernière grève de Montauban ». Les ébénistes non syndiqués sont appelés les coucous ou les mangeurs de marrons.
Les ébénistes ont sur la ville une histoire marquante. L’ébéniste Antoine Bourdelle était le père du sculpteur connu pour ses idées favorables à la Commune. Un autre ébéniste aura comme fils Raoul Verfeuil, un des premiers permanents national du PCF en 1920, exclu en 1922.
Au cours des années 1904-1905 des conférenciers syndicalistes passeront en ville (dont Keufer, le réformiste) avec à l’appui de nombreux articles dans la presse, mais rien pour le passage de Griffuelhes. Le courant anarcho-syndicaliste était pourtant présent : deux ans après, Hubert Lagardelle l’ami de Griffuelhes viendra à Montauban et 400 personnes l’écouteront (600 pour Keufer). C’est le même secrétaire, Augustin Carrié qui sera à l’origine de cette initiative non-négligeable mais qui ne pourra se renouveler vu le vent de colère suscité par les forces politiques (Lagardelle était en vacances à côté de Montauban et aurait voulu intervenir à nouveau en 1907 ). Le Bulletin de la Bourse du Travail sera le seul à évoquer la conférence et il le fera en détail.

Jean-Paul Damaggio
(article publié dans le n°4 de la revue L’Emancipation de décembre 2007)

Sources :
Archives départementales :
Périodiques : La Dépêche, L’Indépendant, Le Républicain, Le Ralliement, Le bulletin de la Bourse du Travail, La Croix.
Pour en savoir plus trois livres à commander aux Editions La Brochure 82210 Angeville pour 5 euros l’une port compris : Victor Griffuelhes : L’action syndicaliste, Voyage révolutionnaire ; Jean-Paul Damaggio : Quatre grèves historiques en Tarn-et-Garonne 1904-1905.


[1] « le bloc » ce sont les républicains et leurs journaux La Dépêche, Le Républicain, La France. On a pu noter que L’Indépendant, membre aussi du bloc n’a pas évoqué la dite grève aussitôt.

[2] Ce terme vieilli pour dire vagabonder, aller au hasard sur les chemins, est significatif du vocabulaire soigné d’Edouard Forestié.

Navigation

Brèves Toutes les brèves