Un militant syndicaliste révolutionnaire : Eugène Péaud

, par  Emancipation 83

Note de lecture

Eugène Péaud, un syndicaliste révolutionnaire

{{}}

Loïc Le Bars, historien du syndicalisme enseignant et militant de la FSU, est l’auteur de l’ouvrage La Fédération unitaire de l’enseignement (1919-1935), livre de référence sur le syndicalisme révolutionnaire dans l’enseignement pendant l’entre-deux-guerres. Il vient de publier la biographie d’un des militants de L’École Émancipée : Eugène Péaud, instituteur Vendée très actif pendant cette période (1). Nous publions une note de lecture de Claude Arnaud à ce sujet, et dans l’article qui suit un extrait de l’ouvrage en question.

Normalien à l’École Normale de la Roche-sur-Yon, j’ai connu Eugène Péaud en 1968/1969 d’abord à l’École Émancipée puis au PSU. Il marquait les réunions E.E ou du PSU par la richesse de ses interventions, la finesse de ses analyses syndicales ou politiques et par ses connaissances théoriques qui, nous jeunes militants, nous fascinaient et nous amenaient à réfléchir et à approfondir nos connaissances. C’est pourquoi je salue la sortie de cet ouvrage qui, dans la période actuelle faite d’attaques systématiques contre la classe ouvrière, contre la laïcité, contre les acquis sociaux acquis par les luttes antérieures, de reculades, de magouillles, d’individualisme de compromissions….est un peu un livre d’espoir.

Avant tout un militant révolutionnaire
Eugène Péaud a toujours été fidèle à un idéal révolutionnaire. Sa jeunesse difficile à la suite du décès de son père, les valeurs inculquées par les amis de ce dernier, francs maçons, l’ont aidé à se mettre au service de plus humbles et à lutter contre les exploiteurs. Comme jeune instituteur, le pacifisme, la révolte contre les injustices conduisent Eugène à adhérer au parti communiste qui représentait un parti révolutionnaire. Parallèlement à son engagement au PC, Eugène militait au sein du Syndicat National des Instituteurs. Il rompt avec le PC en 1929. Il a refusé l’Union sacré pendant la guerre et refusé la guerre impérialiste. Est- ce pour cette raison qu’il ne s’est pas engagé dans un mouvement de résistance ?

Une personnalité du mouvement ouvrier vendéen
Malgré tout, Eugène Péaud n’a pas sacrifié ses autres activités : il fait de la peinture, de la musique et aussi du sport.
Le refus de faire carrière, des postes à h responsabilité, et des honneurs est un trait de caractère chez Eugène qu’il a défendu toute sa vie militante. Il était aussi profondément attaché à sa région : la Vendée. C’est peut-être pour ces raisons qu’il a refusé toute responsabilité nationale. C’était un militant enraciné dans le mouvement ouvrier qui oeuvrait pour un syndicalisme révolutionnaire comme instrument de l’émancipation et la libération des travailleurs avec la disparition du patronat et du salariat. Le syndicat doit être autre chose qu’un prestataire de services (ce qu’il est malheureusement devenu).
Le syndicat qui doit avoir un rôle d’avant-garde, doit permettre aux militants révolutionnaires d’intervenir.
Eugène a milité pour le droit de tendance : l’École Émancipée deviendra une tendance dès 1935. L’École Émancipée est une minorité avant gardiste qui prône une pédagogie qui permettra la mise en place d’une société socialiste, le recours à la grève et l’unification de la profession (traitement unique).
En tant que membre des commissions paritaires (de 1948 à 1958), et secrétaire de la FEN, il est partisan de la Fédération d’Industrie. C’est un syndicaliste exigeant, défenseur acharné de la Laïcité, qui désire que les instituteurs ruraux aient un rôle dans la construction du mouvement ouvrier.
Sur le plan local, Eugène Péaud a été un des dirigeants du PSU pour privilégier la rénovation du socialisme. Il travailla au sein du PSU à l’élaboration d’un véritable "programme commun" des organisations de Gauche. Mais là encore le PCF et la FGDS firent faux bond.
Déçu par les mouvements ouvriers traditionnels, Eugène Péaud trouva un intérêt pour les nouvelles formes de luttes développées après mai 68 surtout les luttes autogestionnaires (LIP…).
En tant qu’ "un éternel minoritaire" Eugène Péaud n’a jamais renoncé, ni en activité, ni comme retraité, à cette lutte pour une société plus juste et plus humaine : une société socialiste.

Claude Arnaud (Vendée)
(article publié dans le n°4 de décembre 2007 de la revue L’Émancipation )

(1) Eugène Péaud, un syndicaliste révolutionnaire (préface de Claude Pennetier), Institut de la FSU Éditions Syllepse, 2007, 144 p.

1935 : la Vendée aux avant-postes de l’unification

Nous remercions Loïc Le Bars de nous avoir permis de publier ci-dessous un extrait du chapitre 7 de son ouvrage Eugène Péaud, un syndicaliste révolutionnaire. A partir de 1934 une nouvelle situation apparaît dans le mouvement ouvrier et syndical, qui mènera au Front Populaire et à la réunification CGT/CGTU. Le syndicalisme enseignant est lui aussi concerné par ce processus d’unification, mais avec ses propres spécificités. Eugène Péaud et le syndicat vendéen de la Fédération Unitaire (1) sont confrontés au problème...

Au même moment (fin 1935), l’unification des organisations syndicales de l’enseignement entrait dans sa phase terminale. Si, au niveau national, la direction de la Fédération unitaire semblait surtout préoccupée de retarder le plus longtemps cette échéance, les responsables de syndicats s’efforcèrent au contraire dans bon nombre de départements de convaincre leurs homologues du SN (2) de la nécessité de réaliser l’unité le plus rapidement possible.
Ce fut le cas en Vendée où le Comité d’unité mis en place en octobre 1934 se réunit régulièrement par la suite. Cependant la méfiance des dirigeants de la section du SN n’avait pas totalement disparu. Ils refusaient toujours la création d’un syndicat unique et, en janvier 1935, ils rejetèrent la proposition faite par les unitaires de constituer une liste commune aux élections au Comité départemental (3). Mais l’aspiration à l’unité s’avéra la plus forte et ces désaccords ne remirent pas en cause la collaboration qui s’était instituée entre les deux organisations. Leurs bureaux tenaient des réunions communes et elles organisèrent ensemble en mars 1935 plusieurs meetings pour protester contre de nouveaux projets de décrets-lois qui, comme les précédents, prévoyaient une diminution de tous les traitements de la fonction publique.
Plus rien ne s’opposait à l’intégration des unitaires dans la section du SN. En juin, alors même qu’aucune rencontre n’avait encore eu lieu à Paris entre les directions de la Fédération de l’enseignement et les confédérés, le processus d’unification entrait en Vendée dans une phase décisive avec la décision de présenter une seule liste composée de quinze confédérés et de cinq unitaires, parmi lesquels Eugène Péaud, aux élections destinées à renouveler le conseil syndical de la section du SN. Des statuts provisoires du "syndicat reconstitué de Vendée" furent adoptés sans trop de difficultés et le dernier numéro de L’Émancipation , l’organe du syndicat unitaire, parut en juillet.

1935 : le dernier congrès de la Fédération Unitaire
Les dirigeants de la Fédération de l’enseignement n’appréciaient guère ce qu’ils appelaient la "précipitation" de nombreux militants à rejoindre le SN. Eugène Péaud avait de plus en plus de mal à comprendre leur attitude. A l’AG du syndicat unitaire préparatoire au congrès fédéral, il n’hésita pas à affirmer que "le Bureau fédéral et L’Ecole émancipée, tout en se disant pour, étaient contre l’unité" ; en conséquence, il se prononça, avec deux de ses camarades, contre le rapport moral présenté par la direction fédérale. D’autres syndiqués, tout en partageant son point de vue, ne purent se résoudre à accomplir un tel geste à la veille du dernier congrès de la Fédération et se contentèrent de voter pour le rapport moral mais "avec réserves" comme le leur permettaient les statuts fédéraux.
Eugène Péaud n’en fut pas moins désigné pour représenter son syndicat au congrès et accepta d’en redevenir le secrétaire pour les quelques mois qui lui restaient à vivre. En août, il organisa une "caravane cycliste" pour les délégués de la région désireux de rejoindre Angers, où devait avoir lieu le congrès, par ce moyen de transport. Ces assises fédérales se déroulèrent dans une ambiance assez morose. La CGT et la CGTU s’étaient mises d’accord peu de temps auparavant sur les modalités de la réunification et les délégués avaient conscience d’assister au dernier congrès de leur Fédération. Certains, et parmi eux Eugène Péaud, se réjouissaient des nouvelles perspectives de luttes que la réalisation de l’unité syndicale allait ouvrir. Mais pour beaucoup d’autres, celle-ci signifiait avant tout la disparition de la Fédération qui restait à leurs yeux la seule organisation véritablement syndicale dans l’enseignement.

Droit de tendance et fédération d’industrie au coeur du débat
A la rentrée, le bulletin de la section du SN parut avec en première page un éditorial signé conjointement par Louis Métay et Eugène Péaud, : "L’unité syndicale est faite". Ces deux militants jouèrent aussi un rôle décisif dans les discussions qui permirent aux unions départementales de la CGT et de la CGTU de tenir dès le mois de décembre 1935, un "congrès d’unité de l’union des syndicats de Vendée". Cependant tous les problèmes n’avaient pas été résolus et l’AG de fusion, fixée le 1er décembre, devait en particulier se prononcer sur la principe de la représentation à la proportionnelles au conseil syndical. Adopter ce mode de fonctionnement, défendu par ceux qu’on commençait à appeler les ex-unitaires, équivalait à reconnaître le droit de tendance dont certains militants du SN, et en particulier Louis Bailly, ne voulaient pas entendre parler.
Un référendum fut aussi organisé pour permettre aux adhérents de se prononcer sur les structures du syndicalisme enseignant. Louis Métay et la plupart des responsables du SN souhaitaient conserver la Fédération générale de l’enseignement (FGE) qui, au sein de la CGT, regroupait des syndicats nationaux correspondant aux différentes catégories d’enseignants. Eugène Péaud pour sa part défendit le principe de la "fédération d’industrie" qui avait été à la base de l’organisation unitaire : instituteurs et professeurs des divers degrés devaient se retrouver dans les mêmes syndicats départementaux. C’était la seule manière à ses yeux d’éviter le "renforcement de l’esprit de catégorie" et les luttes intestines qui en résultaient.
Aucune fausse note ne vint gâcher l’AG de fusion. Tous les participants avaient conscience de l’importance de l’événement et voulaient montrer que l’unité enfin réalisée reposait sur des bases solides. Les résultats du référendum sur les structures montrèrent qu’une majorité de syndiqués restait favorable aux syndicats catégoriels. En revanche, Eugène Péaud et ses camarades de l’ex-syndicat unitaire réussirent à faire adopter par l’AG la représentation proportionnelle au conseil syndical. Mais, pour ne pas mettre en danger une unité encore fragile, ce principe ne fut pas appliqué pour la désignation du premier conseil syndical issu de la fusion. Louis Métay conserva le secrétariat général de la "section réunifiée" et Eugène Péaud fut élu trésorier. Un banquet vraiment fraternel clôtura cette journée mémorable.

La phase finale de l’unification
Nationalement, la fusion se déroula dans des conditions moins favorables. Les deux délégations chargées d’en définir les modalités se réunirent dans une ambiance assez tendue. Les représentants du SN et de la FGE accusèrent leurs interlocuteurs unitaires de tout mettre en œuvre pour retarder un processus pourtant inéluctable. Ces derniers avaient quant à eux l’impression que les confédérés voulaient simplement absorber les maigres troupes de la Fédération unitaire sans faire la moindre concession. Le congrès de fusion se tint le 27 décembre fut très loin d’évoquer les chaleureuses retrouvailles de camarades trop longtemps séparés. Les délégués issus de l’ex-Majorité fédérale durent affronter non seulement les dirigeants du SN mais aussi les partisans de la MOR (4). Toutes leurs propositions furent rejetées, en particulier la représentation proportionnelle. Ils refusèrent dans ces conditions d’occuper les sièges qui leur avaient été réservés à la commission administrative de la FGE. L’hebdomadaire de l’ex-fédération unitaire, L’École émancipée , continua de paraître en tant qu’organe de tendance.
Pour Eugène Péaud comme pour des milliers d’autres militants, le déroulement et les résultats du congrès de fusion ne devaient pas faire oublier l’essentiel : le processus menant à la réunification syndicale touchait à sa fin. Tous espéraient que cet événement tant attendu allait enfin permettre au mouvement ouvrier de passer à l’offensive. De ce point de vue, l’année 1936 répondit pleinement, au moins dans un premier temps, à leur attente.

Loïc Le Bars

(1) La "Fédération unitaire" est la fédération de l’enseignement de la CGTU, la CGT-Unitaire dirigée par les staliniens à l’époque. Mais cette fédération y occupe une position minoritaire, car sa "Majorité Fédérale" y est anti-stalinienne.
(2) le Syndicat National, syndicat de masse regroupant les instituteurs au sein de la CGT réformiste.
(3) Structure où les syndicats sont représentés face à l’administration, sur la base de leurs résultats électoraux.
(4) Minorité Oppositionnelle Révolutionnaire, tendance dominée par les staliniens.

Navigation

Brèves Toutes les brèves