Le POSR et le syndicalisme révolutionnaire (partie 2)

, par  Emancipation 83

Quand un parti influence et structure le syndicalisme révolutionnaire :
Le POSR dans la France de la Belle époque (1890-1906) (2èmepartie)

Notre camarade David Hamelin poursuit la présentation de l’allemanisme, un courant du mouvement ouvrier français du début du 20esiècle aussi important que méconnu (voir la première partie dans le numéro précédent de note revue). Après avoir étudié la genèse et les principales caractéristiques idéologiques de ce courant, il en étudie maintenant les pratiques politiques, et surtout leur rôle dans la constitution de la CGT syndicaliste révolutionnaire. Au final, il semble bien que le succès des allemanistes dans cette dernière soit très paradoxal, puisqu’il s’accompagne de l’effacement de l’allemanisme dans le mouvement socialiste...

La participation aux institutions démocratiques ne va pas de soi dans la famille socialiste au tournant du siècle. Si les Guesdistes, les Vaillantistes les Socialistes Indépendants participent aux différents scrutins et obtiennent en fonction de leurs implantations respectives de bons résultats, les raisons et finalités de cette participation font débat d’autant que la démocratie parlementaire n’a pas résolu à cette époque la question sociale.
Les pratiques allemanistes : défiance face au parlementarismeLes Allemanistes accordent peu de vertus au suffrage universel. Pour eux, les institutions politiques en l’état et sans redéfinition des rapports de force ne peuvent reproduire que les intérêts de la bourgeoisie. Jean Allemane lui même déclare que "Le bon sens, le devoir nous imposent de rechercher le moyen de mettre un terme à cette ignoble duperie, (...) qu’est le suffrage universel" (1).
Ce rejet du suffrage universel nourrit naturellement l’antiparlementarisme. Dès qu’une initiative socialiste semble représenter un tremplin électoraliste, les allemanistes tendent à quitter celle-ci.
Ils quitteront par exemple la Ligue d’Action Révolutionnaire pour la conquête de la République fondée en janvier 1893, qui regroupe en son sein les socialistes parisiens, et qui est perçue au fil des semaines comme un simple tremplin électoral pour les échéances municipales et législatives.
Comment dépasser, dans ces conditions, le parlementarisme ? Pour les Allemanistes, par la législation directe du peuple. C’est une idée, un concept qu’ils défendront notamment au Congrès International de Zurich en août 1893 par le dépôt d’une motion signée par Langevin membre du POSR et secrétaire du Cercle typographique d’études sociales de Paris. Ce projet préconise la suppression des corps légiférants (Chambre, Sénat ou Conseil d’État) et leur remplacement par un législatif décentralisé jusqu’à la commune, la section et le citoyen.
Les allemanistes justifient leur participation aux élections, y compris législatives, par le fait qu’elles constituent une occasion pour la prise de conscience des travailleurs, un moyen efficace de propagande pour faire connaître leur doctrine et leur programme social.
Ils tiennent cependant à faire la distinction entre, d’une part les élections législatives, et d’autre part les élections municipales, la commune constituant selon eux un moyen efficace de lutter contre l’État centralisateur.
Quel rapport aux institutions ?La question de la conquête des pouvoirs publics fait évidement débat dans les rangs des Allemanistes entre partisans de l’abandon pur et simple de cette stratégie et les partisans propagandistes. Chaque scrutin mais aussi chaque revers électoral, nombreux notamment dans les années 1896-1897, ramènent dans le champ de la discussion ces interrogations.
Parmi ces débats, la place du socialisme municipal prend une place prépondérante. A l’image des autres courants socialistes les Allemanistes portent un vif intérêt aux élections communales et surtout aux réalisations municipales rendues possibles par la victoire d’une majorité socialiste. Au sein des quelques municipalités gagnées par les militants du POSR, surtout dans les régions où ils bénéficient de bases solides à l’image des Ardennes et du Dijonais, ils ne tardent pas à mettre en oeuvre un certain nombre de réformes inscrites dans leur programme. L’instauration de l’assistance médicale gratuite, la distribution des vêtements aux indigents, l’aide à la constitution des Bourses du Travail et l’appui aux mouvements grévistes par la distribution entre autres de vivres, sont autant de réalisations qui confortent ces militants dans leur choix de privilégier cette échelle territoriale et qui assoit une certaine légitimité populaire.
Parée de toutes les vertus, la commune constitue un excellent outil de propagande et d’agitation contre l’État. Certains élus allemanistes se plaisent à montrer les exemples de municipalité étant parvenu à faire plier l’État incarné localement par le préfet.
La conquête des municipalités devient donc une priorité. C’est dans cette perspective que des rapprochements et alliances sont possibles avec notamment les vaillantistes. Ils gagneront ensemble des communes de Saint-Ouen et de Saint-Denis en banlieue parisienne. Des élus de ces deux courants seront également à l’origine de la Fédération des communes socialistes de France au sein de laquelle ils ne tarderont d’ailleurs pas à être supplantés par des socialistes réformistes ou indépendants.

Un rôle important dans la fondation de la CGT
En son temps, la FTSF avait mis beaucoup d’énergie dans la construction d’un mouvement syndical en France, le POSR en fera une priorité.
On retrouve les allemanistes au sein de la Chevalerie du travail, cette "société secrète", "franc maçonnerie" ouvrière comme on a pu également la dénommer, fondée en 1893 et qui a été remarquablement étudiée par Maurice Dommanget (1) ; il convient de rappeler que ce creuset de militants ayant pour points communs un antiparlementarisme et la promotion des idées grève-généralistes fut également porté par nombre d’Allemanistes.
Cette société joua un grand rôle dans la constitution et l’animation de la fédération des Bourses du Travail. Autour de Fernand Pelloutier, on retrouve, outre des personnalités qui joueront un rôle important dans les années qui suivent, à l’image d’Alexandre Millerand de nombreux Allemanistes à commencer par Guérard ou Lhermite.
La naissance de la fédération nationale des Bourses du Travail lors du congrès de Saint-Étienne des 7 et 8 février 1892 est saluée par les allemanistes qui voient dans ce nouvel organisme un moyen d’affaiblir l’influence de leurs rivaux socialistes, à savoir les Guesdistes, mais aussi de regrouper dans un organisme unique les organisations ouvrières. Ils jouent d’ailleurs un rôle crucial dans la tenue, l’organisation et la réussite de ce congrès.
Les congrès de 1893 à Paris, et 1894 à Nantes, permettent aux Allemanistes venus à chaque fois en nombre et avec une stratégie définie de se débarrasser des militants Guesdistes qui gardent malgré tout dans certaines localités telles que Saint-Étienne ou certains secteurs professionnels tel que celui du textile une influence non négligeable.
Ils contribuent également à l’élection de Fernand Pelloutier au poste de secrétaire de cette Fédération. Pelloutier d’ailleurs s’appuiera autant que ces derniers s’appuieront sur lui, pour doter la Fédération des bourses du travail et la CGT d’un corpus idéologique.
Ses affinités et ses liens avec les allemanistes lui assureront d’ailleurs des critiques répétées qui lui reprochent de privilégier les allemanistes qualifiés d’ "allemanarchistes" par leurs détracteurs.
Le congrès fondateur de la CGT consolide cette coalition. On ne reviendra pas ici sur le processus qui aboutit à la constitution de cette confédération syndicale. Il est néanmoins important de noter que ce congrès est l’occasion une nouvelle fois pour les socialistes en général et les allemanistes en particulier de s’assurer de la conformité de cette nouvelle structure à leur vue. Tous les leaders allemanistes sont présents à Limoges. Ils sont un certain nombre à avoir une légitimité déjà importante dans le mouvement syndical à l’image de Besombes de la Bourse du Travail de Paris, ou Georges Lhermite du syndicat national des chemins de fer et secrétaire de la Bourse du Travail de Paris...
Pour assurer leur présence une chasse aux mandats en amont a été soigneusement menée afin d’assurer un nombre suffisant de militants pour cette occasion.
Girard parviendra à imposer l’intégration statutaire du Comité de la grève générale dans le conseil national de la CGT. La domiciliation de confédération à la Bourse du Travail de Paris, Bourse au sein de laquelle ils sont particulièrement influents, témoigne de leur relative emprise sur cette CGT naissante.

L’investissement dans le mouvement syndical
Durant les dix premières années de la vie de la CGT les militants allemanistes vont participer activement à la vie de la confédération, durant les congrès bien sûr mais également sur le terrain.
Ils fourniront de nombreux cadres aux Bourses du travail qui se structurent alors, mais aussi aux fédérations professionnelles.
Sur le plan confédéral la place des allemanistes est indéniable. Quelques chiffres éclaireront notre propos : entre 1895 et 1900 plus de dix Allemanistes siègent au conseil national de la CGT.
Eugène Guérard secrétaire général du syndicat des chemins de fer sera le secrétaire général de la CGT d’avril à novembre 1901 avant de laisser sa place à Griffuelhes, et Albert Lévy sera Trésorier de la CGT de 1902 à 1908.
"Fusionner mais pas absorber", telle pourrait être la devise des Allemanistes qui ne parviennent pas malgré leur poids, ou peut être d’ailleurs à cause de celui-ci, à avoir une unité de vue entre l’interpénétraton des sphères syndicales et politiques, ainsi que sur les liens entre la CGT et la Fédération des Bourses du Travail.
C’est l’occasion ici de comprendre comment les allemanistes essaient de se positionner au regard de l’indépendance syndicale, eux-mêmes ne se considérant pas malgré leur attache au POSR comme subordonnant la CGT à leur propre fin. Pour Eugène Guérard, le syndiqué "(...) ne doit pas, en matière économique, subir l’influence de son parti et tenter d’introduire par ordre dans son syndicat l’opinion de son parti pour ou contre une méthode (…) Nous (la CGT) estimons qu’en ce qui concerne l’émancipation des travailleurs, ce sont les syndicats, qui influençant les partis politiques, doivent indiquer en premier lieu les réformes qu’ils entendent et les moyens de les obtenir" (3).
A de nombreuses reprises aux côtés des militants anarchistes ralliés au syndicalisme, ils se font les défenseurs acharnés de l’indépendance syndicale quand certains socialistes ou syndicalistes évoquent telle ou telle possibilité pour les syndicats de proposer leur programme aux candidats socialistes ou de faire du lobbying.

Une audience en repli
Dans les premières années du vingtième siècle le POSR perd certains de ses places fortes. Plusieurs fédérations, notamment celles de l’Yonne, de la Nièvre, du Doubs et de l’Ain, favorables à l’Unité socialiste, veulent s’émanciper de la tutelle parisienne. Après l’échec de constitution d’une troisième force - face au PSG et au PSDF (4) - avec certaines fédérations autonomes, le POSR continue son repli et ne participe plus aux congrès socialistes. Cette position se solde par des reculs électoraux à Paris, place traditionnelle de l’allemanisme. Un dernier sursaut intervient avant l’absorption par la SFIO avec la création d’une Fédération socialiste de Gascogne et un regain électoral dans plusieurs arrondissements parisiens et en banlieue.
Durant ces années, on observe une réelle dispersion militante. Au moment de la réunification, le Parti ne pèse plus grand chose avec moins de 2 700 adhérents, essentiellement dans la Fédération du Centre. A la SFIO, le porte-parole du syndicalisme révolutionnaire n’est plus Jean Allemane, mais Hubert Lagardelle ou Gustave Hervé.

L’émergence d’un conflit générationnel
Un clivage apparaît entre jeunes et militants plus anciens. Si des allemanistes accèdent à des postes de responsabilité au sein de la jeune SFIO, force est de constater qu’un malaise profond s’installe. Le développement du parlementarisme et l’émergence d’un parti hiérarchisé et ordonné, ne satisfont pas des militants de tendance anti-autoritaire et sensible à l’antiparlementarisme. Beaucoup se consacrent désormais au syndicalisme, d’autres optent pour le mouvement coopératif.
Au lendemain du Congrès d’Amiens, le vote de la motion Griffuelhes et de plusieurs autres motions interpelle les socialistes. Certains l’interprètent comme un revers de la SFIO. Au congrès SFIO de Limoges, les guesdistes s’opposent à la motion du Tarn qui reconnaît l’indépendance syndicale, cependant que Jaurès ouvre les colonnes de L’Humanité aux cégétistes. Quelques-uns parlent même d’"inféodation" à la CGT.

Un succès paradoxal
L’héritage allemaniste est assez difficile à appréhender. Son influence sur les premières années de la CGT et sur une partie du mouvement socialiste français est indéniable. La motion d’Amiens n’est pas sans résonances avec les positions et écrits du POSR. L’articulation réforme-révolution ; la prépondérance de la lutte économique sur les luttes politiques, le thème de la grève générale... sont familiers aux amis d’Allemane. La littérature savante a présenté une image parfois déformée du courant allemaniste, privilégiant le recensement des positions acquises dans les organisations syndicales au détriment de son apport intellectuel, sensible dans la Charte d’Amiens.
Ironie du sort, le texte présenté comme le point d’orgue du syndicalisme révolutionnaire intervient au moment même ou l’allemanisme a cessé d’être une force politique autonome. En un sens, le texte marque la fin du courant. Le succès du syndicalisme révolutionnaire et de la CGT, que les allemanistes ont largement contribué à construire, offre la perspective d’un autre socialisme, à côté ou en conflit avec le modèle qu’incarne dorénavant la SFIO. Avec un syndicalisme solidement ancré dans la société, l’allemanisme perd sa raison d’être.

David Hamelin
(article publié dans le n°10 de la revue L’Emancipation)

(1) Le Parti Ouvrier du 17-18 janvier 1893.
(2) Maurice Dommanget, La Chevalerie du Travail française 1893-1911, Contribution à l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier , Lausanne : Éditions Rencontre, 1967, 564p.
(3) VIIIe Congrès corporatif tenu à Tours du 14 au 19 septembre 1896.
(4) Le Parti Socialiste Français (P.S.F.) est constitué lors du Congrès de Tours au mois de mai 1902 et regroupe les Socialistes indépendants, la Fédération des Travailleurs Socialistes, et des fédérations autonomes. Quelques mois après, en Septembre 1902 au Congrès de Commentry, intervient la constitution du Parti Socialiste de France (P.S.D.F.) regroupant le Parti Ouvrier Français de Guesde, le Parti Socialiste Révolutionnaire et l’Alliance communiste. Ces deux partis avec les fédérations restées autonomes et le POSR seront à l’origine de la création en 1905 de la SFIO.

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