Syndicalisme Révolutionnaire, charte d’Amiens, indépendance syndicale... quelques publications

, par  Emancipation 83

Syndicalisme Révolutionnaire, charte d’Amiens, indépendance syndicale... quelques publications récentes

Le centenaire de la « Charte d’Amiens » qui approche, doit être l’occasion de rappeler ce que peut et doit être le syndicalisme, s’il ne veut pas se limiter à l’aménagement du capitalisme. Ce centenaire fait l’objet de colloques organisés par les confédérations syndicales, comme celui de de FO au mois de mars ou de la CGT en marge de son congrès. Dommage qu’ils apparaissent comme confidentiels. Signalons aussi celui de la CNT (20-21 mars), celui à venir de l’Alternative Libertaire sur (20 mai), et le colloque international (déjà évoqué dans notre numéro3 de novembre 2005) qui se tiendra en octobre à Amiens.
Enfin, il fait aussi l’objet de publications fort intéressantes. Nous en présentons quelques-unes dans ce numéro.

Diverses publications sont déjà sorties, où sont à venir, sur ces sujets. L’Emancipation syndicale et pédagogique tâchera dans la mesure de ses moyens de s’en faire l’écho, n’hésitez pas à nous faire part de la publication de tel ou tel ouvrage, brochures, etc... sur ces sujets.
Ici nous aborderons rapidement quatre d’entre elles, qui concernent directement le syndicalisme révolutionnaire du début du 20e siècle, mais aussi certains des débats qui l’ont traversé par la suite.

Un fondateur : Emile Pouget
Emile Pouget (1860-1931) est très représentatif du syndicalisme révolutionnaire français : un militant anarchiste qui se consacre à l’action syndicale en construisant la CGT.
Un ouvrage biographique lui est consacré : Emile Pouget – La plume rouge et noire du Père Peinard (Edition Libertaires) (1). L’auteur, Xose Ulla Quiben, présente les différentes étapes du parcours d’Emile Pouget, de sa naissance jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Il en analyse bien les trois moments importants : la découverte de l’anarchisme ; sa défense et son illustration à travers l’activité journalistique – la publication du fameux journal Le Père Peinard  ; la "reconversion" du militant anarchiste en militant syndicaliste avec l’activité au sein de la CGT.
Il ne s’agit pas d’une hagiographie, d’ailleurs l’auteur ne cache pas certaines zones d’ombre, y compris en se référant au syndicalisme tel qu’il a évolué depuis cette époque : ainsi la cessation de toute activité militante active après le déclenchement de la Première Guerre Mondiale. Il met utilement en relief certains point : par exemple le fait que les dirigeants et militants du syndicalisme révolutionnaire étaient souvent à la fois des hommes d’action et des gens portés sur la théorie, comme d’ailleurs dans le reste du mouvement ouvrier de cette époque (chose qui s’est perdue depuis) ; par exemple encore l’usage du vocable "anarcho-syndicalisme" concernant la CGT du début du 20esiècle, qui laisse "à penser que la CGT d’avant-guerre était aux mains des seuls libertaires"... et pour lui la CGT de Pouget n’est pas vraiment anarcho-syndicaliste, elle "rassemblait plus sur des bases révolutionnaires".
Une iconographie, de larges extraits du Père Peinard , un certain nombre d’indications factuelles, ajoutent encore à l’intérêt de l’ouvrage.

Pouget et le congrès de la "Charte d’Amiens"
Ce congrès majeur dans l’histoire du mouvement ouvrier français est le principal objet de l’ouvrage édité par les Editions CNT Région Parisienne (2) : Emile Pouget. 1906. Le Congrès syndicaliste d’Amiens . L’ouvrage se décompose en fait de deux parties : une présentation ( "Pouget au Congrès d’Amiens") assez fournie, et le texte publié par Pouget lui-même dans la revue Le Mouvement Socialiste, et rendant compte des débats du congrès.
Publication instructive à bien des égards, quelque soit le niveau de familiarité du lecteur avec le sujet. Instructive d’abord sans la présentation faite par Michel Chueca : analyse du contexte, des rapports entre les syndicalistes révolutionnaires et des milieux intellectuels (ainsi Georges Sorel), de l’impact du congrès d’Amiens, de la façon dont il a été interprété à l’époque, du rôle de Pouget (probablement celui qui a rédigé l’essentiel de la "Charte d’Amiens"). Notons deux questions très pertinentes : tout d’abord la question de la teneur idéologique de la "Charte" ; Michel Chueca conteste qu’elle représente "une version atténuée du syndicalisme révolutionnaire", s’opposant de ce point de vue à d’autres historiens du mouvement ouvrier. Pour lui au contraire, le déroulement du congrès montre qu’il n’y a pas eu d’affadissement idéologique du syndicalisme libertaire. Ensuite la question de la "Charte" elle-même : où l’on apprend qu’en fait il ne s’agit pas d’une « charte » mais d’une plus classique motion de congrès syndical, que le terme de « Charte » est apparu vers 1912 (car pour le syndicalisme révolutionnaire en déclin le congrès d’Amiens apparaît rétrospectivement comme une apogée, qu’il regarde de manière nostalgique)... il conclut sur ce qu’est devenue la référence à la « Charte » d’Amiens (un emblème pour le syndicalisme réformiste la réduisant à la seule question de l’indépendance par rapport aux partis), et appelle à prendre en compte sa dimension révolutionnaire qu’il s’agit maintenant de réactiver.
Le texte de Pouget est lui aussi très instructif sur le syndicalisme de l’époque, ses moeurs, ses principes, aussi ses faiblesses et ses débats récurrents (antimilitarisme ou pas, rapport aux organisations syndicales internationales, aux subventions...). Il est particulièrement frappant que ce syndicalisme ne craint pas le débat d’idées, l’affirmation de courants idéologiques (des tendances syndicales autrement dit) clairement identifiés, qui se confrontent publiquement en déposant leurs textes d’orientation... un syndicalisme qui même revendique ce débat. Ainsi le secrétaire général Griffuelhes ne craignant pas d’affirmer face au dirigeant réformiste du Livre qui demande de réaliser l’ "unité morale" de la CGT : "Cette unité morale ne peut exister. Dans tout groupement il y a lutte et division. L’acceptation de son ordre du jour (la motion du courant réformiste) constituerait une négation de la vie, qui est le choc des idées" (p.113).
Dans la même veine idéologique si situe l’ A.B.C. Syndicaliste , première brochure d’une série annoncée par le Cercle d’Analyses Syndicalistes-Révolutionnaires (3). Il s’agit d’un brochure écrite en 1908 par Georges Yvetot, un des dirigeants de la CGT et par ailleurs fervent antimilitariste (il est l’auteur de la motion sur le sujet adoptée justement au congrès d’Amiens). Elle est destinée aux militants désireux de créer des syndicats : elle comprend donc à la fois des aspects théoriques (qu’est-ce qu’un syndicat ? Que veut le syndicalisme ? Quelles formes d’organisation ?), et pratiques (comment créer un syndicat ? Quel rapport aux autorités publiques ? Quelles formes d’action ? Des modèles de statut même !) ; les deux sont bien entendu entièrement liés. Là encore, l’intérêt n’est pas que documentaire : ains on comprend mieux ce que recouvre la notion d’ "action directe" (incluant le "sabotage" tel qu’il était entendu à l’époque, mais aussi la grève, le boycott...), ce qu’est le fédéralisme, la situation du permanent syndical...

Un prolongement : la Fédération Unitaire de l’Enseignement
Les Cahiers du C.E.R.M.T.R.I (4) ont sorti une nouvelle publication d’un grand intérêt sur une question qui n’est pas secondaire. Le titre se suffit à lui-même : "La Fédération Unitaire de l’Enseignement 1919-1935. Débats et controverses sur les relations parti-syndicat" . Il reprend une conférence de Loïc Le Bars (5) sur la Fédération unitaire de l’Enseignement, dans laquelle il s’attache particulièrement à montrer la persistance d’un courant syndicaliste-révolutionnaire dans l’enseignement – y compris sous le vernis de l’appartenance au PC – et le rapport qu’entretiennent ces militants avec le communisme, en particulier sur la question du rapport entre partis et syndicalisme.
Ce cahier reproduit aussi des articles de controverses sur cette question, axés sur deux questions : d’abord les débats entre syndicalistes révolutionnaires « officiels » (ainsi La Révolution Prolétarienne de Pierre Monatte) et l’opposition communiste de gauche (notamment Trotsky). Ensuite les rapports entre les dirigeants de la Fédération unitaire de l’Enseignement (FUE) et les trotskystes, au moment où ils animent ensemble un courant d’opposition au stalinisme dans la CGT dite "unitaire" (par opposition à la CGT réformiste de Jouhaux). Où l’on voit que la tendance majoritaire dans la FUE n’est ni sur des positions idéologiques purement syndicalistes révolutionnaires à cette époque (par exemple le refus de la Charte d’Amiens !), ni sur les positions classiques des léninistes... mais aussi que les trotskystes eux-mêmes ne sont pas unis sur ces questions tactiques (mais est-ce vraiment une surprise ?). En tout cas, il apparaît que le grief parfois formulé contre les anarcho-syndicalistes, syndicalistes libertaires, syndicalistes révolutionnaires... de ne pas séparer le politique et le syndical, de confondre en quelque sorte parti et syndicat par le biais d’un courant syndical ayant son propre programme, sa propre discipline, etc... n’est pas nouvelle, mais aussi que cette pratique syndicale correspond bien à l’inspiration originelle du syndicalisme français !

Quentin Dauphiné (Var)
(article publié dans le n°8 de mai 2006 de L’Emancipation )

(1) Les Editions Libertaires, 35 allée de l’Angle, Chaucre, 17190 St Georges d’Oléron. editionslibertaires@wanadoo.fr.
(2) Editions CNT Région Parisienne, 33 rue des Vignoles, 75020 Paris.
(3) C.A.S.R. – Raphaël Romnée, 1 allée Maurice Ravel, 95210 Saint-Gratien.
(4) Centre d’Etudes et de Recherches sur les Mouvements Trotskyste et Révolutionnaires Internationaux – C.E.R.M.T.R.I, 28 rue des Petites-Ecuries, 75010 Paris.
(5) Rappelons que Loïc Le Bars est l’auteur d’un important ouvrage analysant l’histoire de la Fédération Unitaire de l’Enseignement : La Fédération Unitaire de l’Enseignement (1919-1935) , aux Editions Syllepse.

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