un compte-rendu du congrès national de SUD-Education

, par  Emancipation 83

Voici un compte-rendu du congrès national de SUD-Education par notre camarade Guillaume Bassaget.

Plus que jamais,
une autre école dans une autre société

Le cinquième congrès de Sud Éducation vient de se tenir à Cherbourg, entre le 4 et le 8 mai. À-t-il été un simple moment spéculatif, moment de réflexion coupé des luttes et des mouvements ? Ou bien a-t-il permis aux militants de se doter d’outils plus adaptés pour faire progresser l’émancipation des travailleurs ?

Il a permis en tout cas de clarifier notre projet syndical et notre position collective sur les pratiques de lutte à mettre en oeuvre, de poser le problème stratégique de l’unité d’action à la base et/ou entre organisations syndicales, et de préserver l’outil syndical Sud Éducation de toute dérive bureaucratique.

Une autre société, une autre école
Les textes d’orientation votés au congrès se rejoignent tous sur l’analyse de la situation concrète. Dans cette situation de dégradation sociale, marquée par les contre-réformes libérales poursuivies par le gouvernement ainsi que la crise économique, la ligne syndicale reste pour Sud Éducation la construction d’une grève générale reconductible, afin de renverser le pouvoir de la bourgeoisie et de construire une autre école dans une autre société. Une école émancipée dans une société émancipée, c’est-à-dire débarrassée de toutes les dominations et de toutes les hiérarchies.
Quelle école proposer, dans cet autre monde possible ? Parmi les textes proposés, dont il y aurait beaucoup à dire, le texte sur les lycées a été l’occasion d’une discussion importante concernant le niveau de revendication qui doit être celui d’un syndicalisme révolutionnaire : peut-on se contenter de revendications immédiates qui restent encore "dans le système" sans tomber de fait dans le piège d’un syndicalisme gestionnaire, toute contre-proposition étant récupérée par le pouvoir ? Bien que le texte ait finalement été adopté par le congrès avec des amendements, le débat n’a pas pu réellement se prolonger et aboutir, mais en pratique les amendements corrigeant le texte initial ont tranché : nos propositions syndicales se situent dans une perspective transitoire, qui articule explicitement et en permanence nos revendications partielles avec le projet de changement radical de l’école et de la société, dont ces revendications doivent constituer des étapes dynamiques. En l’occurrence, il a fallu préciser que les revendications à courte vue concernant le lycée, et qui initialement ne remettaient pas en cause la séparation et la hiérarchisation entre les trois lycées (général, technologique, professionnel), ne pouvaient prendre sens que dans la perspective d’un lycée unique polyvalent et polytechnique, sans hiérarchie de filières, dans une société où les travailleurs eux-mêmes ne seront plus séparés et hiérarchisés (manuel/intellectuel, etc.). L’écueil de revendications trop immédiates, coupées d’un "programme maximum" et nous enfermant dans un réformisme gestionnaire, a ainsi dû être écarté par les amendements. "Une autre école dans une autre société" reste donc plus que jamais notre perspective.

Pratiques de lutte, construction de la grève générale
Pour y aboutir, aucun texte proposé n’a heureusement mis en concurrence ou en opposition la construction de la grève générale et les autres pratiques de luttes qui peuvent être développées aujourd’hui, sur le mode de la désobéissance civile par exemple. Les actions de désobéissance face aux ordres et aux contre-réformes régressives (comme dans le premier degré actuellement), les blocages de moments clefs de l’institution (examens, rétention des notes), l’occupation des locaux, les pratiques de contestation radicale des modèles hiérarchiques, sont des actions clairement reconnues et seront bien soutenues par notre fédération.
Cependant, la boussole de Sud reste bien la construction de la grève générale reconductible, et les autres pratiques de lutte s’inscrivent pour notre fédération dans cette perspective : nous ne changerons pas d’école sans changer de société, et pour aboutir à cela, c’est dans le cadre ou dans la perspective d’une grève générale reconductible que les différents dispositifs de lutte doivent être utilisés. Comment, néanmoins, construire cette grève générale interprofessionnelle reconductible ?

La stratégie et le problème de l’intersyndicale
Cette interrogation avait été abruptement réduite dès la première journée dans l’ordre du jour à la question du développement de Sud Éducation. Cette réduction du problème n’était pas sans raison, du moins en apparence : car les constats locaux ont rapidement fait apparaître, malgré des situations diverses, l’impasse d’une stratégie intersyndicale unitaire dans un cadre où nos positions sont fortement minoritaires. L’unité des organisations se réalisant sur la base la plus minimaliste, le syndicalisme Sud et Solidaires semble de la sorte aligné sur son contraire, cautionnant comme son aile gauche l’unité d’inaction de l’intersyndicale. Cette situation est d’ailleurs interprétée de deux façons : certain-e-s estiment qu’elle résulte de la recherche de l’unité à tout prix, au détriment du contenu de cette unité. D’autres estiment plutôt que cette course au syndicalisme d’accompagnement dans les intersyndicales ne fait que réfléchir le rapport de force qui nous est défavorable à la base, nous obligeant à faire l’unité avec des positions syndicales minimalistes plutôt que ne rien faire du tout. Quelle que soit l’interprétation retenue, elle semble en tout cas justifier les demandes faites par plusieurs syndicats lors du congrès d’une sortie pure et simple de ces intersyndicales, tant que le rapport de force ne nous sera pas favorable.
Pourtant, il apparaît aussi bien que nous n’avons rien d’autre à proposer. Seuls, nous sommes trop peu nombreux, nos positions trop peu suivies, pour agir de façon alternative. Qui plus est, l’unité intersyndicale apparaît motrice, très efficace pour initier les mouvements. Enfin, ce sont précisément ces journées de grève, même isolées, qui donnent l’occasion de diffuser les positions de Sud (y compris sur les "journées de grève isolées"...) et de proposer autre chose à la base des mouvements. Une autre stratégie que celle proposée plus haut (sortir de l’unité intersyndicale, mais pour quoi faire ?) consisterait alors à utiliser ces "jours isolés" de grève intersyndicaux pour développer nos positions, en les diffusant afin de modifier le rapport de force dans le mouvement social et par rapport aux autres syndicats, et à terme chercher à déborder les bureaucraties par l’unité d’action à la base. C’est le sens de la motion d’actualité votée par le congrès soutenant la coordination nationale universitaire, comme plus généralement le soutien aux pratiques d’AG et de coordination à la base. Là encore, pourtant, les constats locaux ne sont pas des plus encourageants : les AG du 29 janvier ou du 19 mars n’ont réuni généralement que peu de monde, au point que l’opposition entre une "bonne" unité à la base et une "mauvaise" unité au sommet ne semble pas réellement pertinente.
En pratique, le problème est simple à formuler mais difficile à résoudre : il faut réussir à développer non pas tant Sud Éducation (comme organisation) que nos positions (autogestion dans les luttes, unité d’action à la base, AG et coordinations pour faire converger les mouvements) dans le mouvement social et syndical.

Modification des statuts de Sud Education ?
Pour y parvenir, Sud Éducation est un outil syndical, et peut-être l’un des seuls dans le champ syndical de l’éducation pour l’instant. C’est précisément ce point qui était au cœur de la discussion sur les statuts de notre fédération : car cet outil est confronté à de multiples problèmes de fonctionnement, qui ont suscité des propositions de modifications statutaires relativement auxquelles il nous fallait prendre position.
Tout d’abord, concernant la construction d’un syndicalisme intercatégoriel, nous devions voter : (1) sur la levée ou non du veto de Sud Education concernant l’entrée du Sundep (syndiquant des enseignants du privé) à Solidaires, (2) sur l’adhésion de Sud Éducation à Solidaires Nettoyage (afin de défendre les personnels du nettoyage intervenant dans les établissements), (3) sur la possibilité de double syndicalisation Sud Education/Sud Collectivités Territoriales pour les personnels rattachés aux collectivités territoriales et travaillant dans les établissements scolaires. Sur le premier point, le véto a été levé malgré une forte opposition. Sur le second, l’adhésion a été décidée. Sur le troisième, un compromis a été trouvé entre les syndicats de Créteil et de Paris qui portaient initialement au vote des textes pour partie contraires.
Étaient ensuite soumises au vote des propositions d’amendements aux statuts de la fédération, visant en particulier à rendre notre exécutif la Commission Exécutive (CE) plus autonome par rapport au Conseil Fédéral (CF), et à autoriser pour les membres de la CE des décharges complètes. Ces amendements ont été proposés pour résoudre de réels problèmes de fonctionnement de la CE : difficultés à prendre position pour l’ensemble de Sud Éducation entre les CF lorsque la situation l’exige, difficultés numériques (il n’y a que 6 membres à la CE, sur 12 possibles, et 3 sont en fin de mandat sans que personne ne se soit encore proposé pour les remplacer...), présence réduite (pour travailler en équipe, la CE concentre sa présence sur quelques jours et ne peut assurer une semaine complète de permanence).
Néanmoins, une très large majorité des congressistes a considéré que ces amendements, s’ils étaient adoptés, remettraient en cause le fondement même de notre organisation : ils ont donc été rejetés. L’outil syndical Sud Éducation tire en effet son originalité de l’absence de concentration bureaucratique. C’est à cette condition seulement que la fédération, contrairement à d’autres, peut être un outil pour le mouvement social, au lieu de faire du mouvement social un outil pour son propre développement (dans le cadre du "dialogue social"). Il semble que le congrès ait considéré que c’était là le fond du problème : la véritable question n’est pas en réalité celle du développement de l’organisation qui est la nôtre, mais bien celle du développement des luttes et de l’auto-organisation des luttes à l’aide de l’outil syndical préservé de toute dérive bureaucratique.

Guillaume Bassaget (Var)

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